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Sur les traces de Jules Crevaux


Guyanne – Mai et Juillet 2012



NOTES SUR LE CHEMIN DES AMÉRINDIENS – LA LÉGENDE DES TUMUC HUMAC – LES INDICES TROUVÉS DANS LE TEXTE DE CREVAUX – LA RECHERCHE DE DONNÉES GÉOGRAPHIQUES.

Histoire contemporaine des Amérindiens :
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, différentes communautés amérindiennes vivaient dans les monts Tumuc Humac. Si elles changeaient souvent de lieux de vie afin de disposer en permanence de terrains cultivables et de gibiers, elles restaient toujours à l’écart des principaux cours d’eau de la région. Elles menaient entre elles une guerre sans relâche, menant des raids les unes contre les autres pour piller et décimer les villages voisins, se livrant vraisemblablement au cannibalisme.
Au début du XXe, un chaman très puissant – Kailawa - se donna pour mission de pacifier toute la région. Usant de la force et de la magie, il arriva progressivement à ses fins. Les communautés, ayant remplacé la guerre par le troc et le commerce, commencèrent à quitter les monts Tumuc Humac pour s’installer près des principaux cours d’eau de la région. Certaines s’établissent ainsi en France, sur le Maroni, d’autres au Brésil, sur le Parou et le Jari, d’autres encore au Surinam, sur le Tapanahony. Pendant plusieurs décennies, ces communautés amérindiennes sont restées en contact étroit, continuant à traverser régulièrement les Tumuc Humac pour se rendre visite. De nombreux chemins connus de tous traversaient ce massif montagneux de bout en bout. C’est à cette époque que Crevaux a réalisé son expédition. Tout laisse à penser qu’il avait alors emprunté un de ces chemins.

Mais progressivement, les liens entre les différentes communautés amérindiennes ont tendu à disparaître, remplacés par de nouvelles alliances privilégiant les liens nationaux aux liens communautaires. Depuis les années soixante, les chemins des Amérindiens ne sont plus du tout fréquentés, tombés totalement dans l’oubli. Seuls quelques anciens se souviennent de ce trajet qu’ils avaient parcouru dans leur petite enfance. Ils ont gardé en mémoire un souvenir très flou du trajet ainsi que quelques noms de monts ou de cours d’eau. Nous les avons interrogés, mais leur récit ne nous a pas permis de confirmer nos hypothèses quant au trajet réalisé par Crevaux.

La légende des Tumuc Humac :
Les premiers explorateurs qui ont parcouru le bassin amazonien partaient tous à la recherche de l’El Dorado, dessinant les premières données géographiques de ce territoire, en y ajoutant une bonne partie de légendes et de fantasmes. C’est ainsi que sont nés différents mythes qui hantent encore aujourd’hui les lieux.
Un de ceux-ci concerne l’existence d’une immense chaîne de montagne, qui fut dénommée les monts Tumuc Humac. Cette chaîne de montagne s’est progressivement révélée être une pure création de l’imagination des explorateurs de ce temps. Elle a d’ailleurs été mentionnée sous des noms et dans des lieux différents, se baladant sur les cartes, entre le Surinam, la Guyane et le Brésil. Mais étant donné que les informations sur cette région étaient extrêmement rares, la légende est restée vive jusque dans les années 1950 où il a été clairement établi qu’il ne s’agissait en fait que d’une série de collines.
Mais ces montagnes jamais trouvées ont fasciné des générations de voyageurs et la chaîne est devenue le symbole même du mystérieux et de l’inaccessible.

Dans cette vision fantasmée de la Guyane, ces Monts cachaient d’ailleurs un paradis perdu, une ville antique oubliée des temps moderne, que les explorateurs avaient dénommé la « Manoa d’El Eldorado ». En dépit de tous les démentis quant à l’existence de cette ville, ce paradis perdu a longtemps influencé de nombreux explorateurs et cette fable continue à avoir des échos dans la littérature sur la Guyane.
Jules Crevaux a, pendant de longues décennies, démêlé le vrai du faux des légendes guyanaises, arpentant à pied et en pirogue la forêt amazonienne et traçant des cartes chaque jour un peu plus proches de la réalité…

Jules Crevaux, explorateur de l'Amazonie

Aujourd’hui encore les monts Tumuc Humac sont hantés de légendes en tout genre. La plupart des habitants de Maripasoula que nous avons rencontrés nous ont fortement déconseillé de s’y rendre. Certains nous ont même dit que nous allions droit vers la mort. Si nous ne mourons pas en trajet, quelqu’un de notre famille allait perdre la vie du fait que ne soyons partis là-bas.
Par ailleurs, une communauté amérindienne appelée “awalicoulé” continuerait à vivre en forêt loin de la “civilisation”. Ils avaient décidé de rester en forêt quand toutes les autres ont préféré s’établir sur les rives des nombreux fleuves de la région. Même si cela fait très longtemps qu’ils n’ont pas été aperçus en forêt, les Awalicoulés font encore parler d’eux. Ils sont réputés très agressifs, pouvant tuer et manger les hommes qu’ils croisent pour protéger leur liberté. En forêt, la seule peur des Amérindiens est de tomber sur eux.

Itinéraire de Jules Crevaux

Les cartes existantes :
Les Amérindiens ont vécu dans les Tumuc Humac jusqu’au début du XXe siècle. Se déplaçant régulièrement dans cette région, ils avaient donné un nom à chaque relief et à chaque cours d’eau. Puis, des esclaves fuyant les plantations sont venus se réfugier dans cette même région, nommant à leur tour les mêmes reliefs et cours d’eau avec leur propre langue. C’est ainsi que quand Crevaux a réalisé son expédition, il a retranscrit des noms de lieux indifféremment dans les deux langues.
Depuis, les Tumuc Humac ont progressivement été désertés par l’homme et les noms des reliefs sont tombés dans l’oubli. Les cartes récentes ne mentionnent presque plus aucuns noms.
Nous avons retrouvé les cartes dessinées par Crevaux lors de ses expéditions. Celles-ci, réalisées avec les outils de l’époque, sont plus qu’approximatives au niveau des distances et des altitudes. Elles ne nous donnent, de ce fait, que des indications partielles sur le trajet qu’il a parcouru.
Une autre carte, réalisée par un géographe nommé Hurault dans les années cinquante, reprend le trajet que les Amérindiens avaient l’habitude de prendre pour aller du Maroni au Mapaoni. Celle-ci nous éclaire sur le trajet qu’avait dû prendre Crevaux en son temps. Elle indique les lieux où ils déposaient leur pirogue avant d’entamer la traversée à pied ainsi que des chutes dont, a priori, Crevaux ne parle pas dans son récit.
Nous avons aussi trouvé une carte réalisée par les membres de l’expédition qui avait pour mission de déterminer le point de tri-jonction entre le Brésil, le Surinam, et la France. Cette carte date aussi des années cinquante et mentionne le Mont Cassabatiki. Ceci étant, cette carte est d’une extrême imprécision.
Grâce à l’ensemble de ces cartes, nous avons progressivement réussi à reconstituer, tel un puzzle, une idée du parcours qu’avait dû emprunter Crevaux.
Ne restait plus qu’à confronter nos hypothèses à la réalité pour les vérifier.

Les indices du texte de Crevaux : Pour être sûrs d’avoir retrouvé le chemin des Crevaux, il nous fallait retrouver les particularités du paysage qu’il note dans ses écrits. Sans cesse rongé par des fièvres et passant de phases d’euphorie en phases de dépression, il n’est pas parvenu à tenir un journal de bord régulier, retranscrivant fidèlement la réalité. Mais quelques lieux précis sont particulièrement bien décrits :

La montagne Casabatiki : il s’agit du mont que Crevaux a renommé “Lorquin”. Ce sommet n’est mentionné que sur la carte de l’expédition franco-hollandaise de 1950 qui est extrêmement imprécise. Crevaux note cependant “la montagne Casabatiki n’est que la continuation de la montagne Yombé-Cai, dont elle est séparée par une échancrure peu profonde, où la Coulé-Coulé prend sa source.” Crevaux précise plus loin : “en descendant la montagne (Yombé-Caï), nous entendons un grand bruit vers l’ouest : c’est une chute de la Coulé-Coulé”. Nous avons pensé que seul un endroit pouvait répondre à ces indications. Il s’agit d’un col reliant deux monts à l’ouest duquel est indiquée une crique.

La montagne Poulioudoux : Crevaux parvient à son sommet “après une demi-heure de marche”. Il s’agit donc d’un mont situé dans le prolongement direct du Casabatiki. D’après notre carte, il pourrait s’agir du sommet sur lequel a été placée la borne de trijonction marquant la frontière entre le Brésil, la France et le Surinam. Crevaux indique qu’il “distingue nettement une montagne dénudée à deux sommets, qui me paraît distante de 5 à 6 lieux environ, et sur les flancs de laquelle on aperçoit d’énormes roches de quartz blancs.” Cette montagne à deux bosses nous servira de second indice.

Grand espace dénudé : Crevaux note “nous apercevons près du sentier un grand espace dénudé d’où nous apercevons une série de montagnes dans la direction du soleil couchant”. Nous imaginons qu’il peut s’agir là du Mont Témomairen, signifiant en wayana “tête coiffée”. Mais aucune carte n’indique précisément la situation géographique de ce sommet.

Le mont Chitou Mongo et la falaise servant de garde-manger : Chitou Mongo signifie en aloukou “montagne de roche”. Crevaux précise dans son texte : “Apatou me conduit à une distance d’un kilomètre de notre halte, pour me montrer une grosse roche granitique qui fait donner ce nom à la montagne. Il me fait remarquer une grande fissure qui se trouve dans le roc à une certaine hauteur. C’est dans cette excavation, que ne peuvent atteindre ni les singes ni les bêtes fauves, que les Indiens allant du Jary vers l’Itany déposent les provisions de réserves pour leur retour.” Nous ne savons trop si ledit Chitou Mongo est juste un petit sommet ou s’il s’agit d’une montagne prise dans son ensemble. Les propos de Crevaux manquent, à ce stade, de clarté.
La grande crête : Crevaux note : “le cinquième jour, dans la matinée, nous continuons notre route par le sommet de la montagne. Après 4 heures de marche nous nous retrouvons pour la seconde fois en face de l’Apaouani”. Ses écrits semblent signifier que l’expédition se termine par une longue crête qui descend vers la crique. Nous retrouvons effectivement ce très long sommet sur la carte.

LE DÉPART – VEILLÉE AU VILLAGE DE TALUWEN – LES HISTOIRES DE MALILOU

Nous partons rejoindre les deux autres membres de l’expédition : Aîmawalé et Youlamaïké. Tous deux habitent le village de Taluwen, à environ 80 km du bourg de Maripasoula. Nous partons donc à la recherche d’une pirogue qui puisse nous monter en pays Amérindien. Nous trouvons rapidement une personne qui part pour Antecume-Pata, dernier grand village du Haut-Maroni. Avant de commencer la remonter du Maroni, la pirogue traverse le fleuve pour aller sur la rive surinamaise, acheter de l’essence dans un des nombreux magasins tenus par les Chinois qui ont commencé à voir le jour sur cette partie du fleuve. Je me souviens qu’il y a 10 ans, la première fois que j’ai mis les pieds à Maripasoula, il n’y avait qu’un petit hôtel sur cette rive. Aujourd’hui, avec le développement de l’orpaillage sur l’ensemble du territoire du Haut Maroni, les boutiques se multiplient de manière exponentielle. Cet ensemble de boutiques ressemble maintenant à un vrai village, avec ses habitations, ses hôtels et restaurants, ses églises évangélistes… Il est devenu la prolongation surinamaise de Maripasoula. L’autre côté du fleuve, peuplé de chinois, de brésiliens clandestins et de personnes venus de tous bords pour tirer profit de ce nouvel Eldorado.

Il y a plus d’un siècle Crevaux partait explorer ces mêmes terres, totalement méconnues à son époque à la recherche du lac rempli d’or dont parlaient les légendes amérindiennes. Il lui avait fallu plus de deux semaines pour rejoindre le Haut-Maroni. Il avait affirmé qu’un jour, tôt ou tard, les orpailleurs finiraient par venir explorer ces contrées lointaines, quand bien même l’accès était extrêmement difficile. Aujourd’hui, une piste d’avion relie directement Cayenne à Maripasoula et les orpailleurs disposent de moyens financiers largement suffisant pour circuler en quad ou en pirogue dans tout le secteur. L’or que cherchait Crevaux est surexploité, il est devenu l’objet de toutes les convoitises et la source de conflits d’une violence inimaginable à son époque.

En 2 heures nous atteignons le village de Taluwen, après avoir passé de nombreux petits villages amérindiens le long de la rive. Quelques minutes avant d’accoster, la pirogue s’emplit d’eau d’un coup d’un seul. Un gros trou s’est formé sur le devant de la pirogue et nous avons peur de couler. Chacun prend ce qu’il trouve sous la main pour écoper plus vite que l’eau n’arrive. Nous parvenons à nos fins et la pirogue se désemplit progressivement grâce aux mouvements frénétiques de chacun. A l’entrée de Taluwen, un petit drapeau français et une boîte aux lettres de la poste nous rappellent que nous sommes bien en France, même si nous avions pu l’oublier pendant tout ce trajet parcouru en pleine forêt amazonienne. Aimawalé nous accueille dans la maison qu’il est en train de construire juste au-dessus de la rive. Nous pendons nos hamacs de manière à pouvoir être bercé par le bruit de l’eau.
La nuit tombée, la femme d’Aimawalé nous prépare du coumarou, le poisson favori des Amérindiens, bouilli avec du piment, que l’on déguste avec de la galette de manioc. Je retrouve le repas que Crevaux a décrit à chacune de ses étapes en pays amérindiens.

Pendant que nous mangeons, Malilou, la mère d’Aimawalé, nous raconte des anecdotes sur le chemin des Amérindiens. Elle se souvient que son arrière-grand-père avait exprimé le désir d’être enterré dans son village natal, de l’autre côté des Tumuc Humac. A la mort du vieil homme, la famille du défunt avait donc dû transporter le corps d’un bout à l’autre du chemin, le portant chacun à son tour sur son dos. Enfant, cette histoire l’avait beaucoup marquée. Ayant elle-même parcouru ce même chemin alors qu’elle était tout petite fille, elle ne comprenait pas comment ils avaient réussi à grimper sur des chemins si raides avec un tel poids sur le dos.

Depuis cette époque, le chemin n’a plus été parcouru et les Amérindiens en ont - progressivement - perdu totalement le souvenir. Malilou doute beaucoup du succès de notre expédition. Elle pense que nous ne retrouverons plus aucune trace des anciens layons. Comme beaucoup d’habitants du Haut-Maroni, elle a peur que nous rencontrions les Awalicoulé et nous prodigue ses conseils pour les éviter.
Imprégnés de toutes ces histoires qui hantent la région des Tumuc Humac, nous passons notre première nuit en hamac, dans un paysage féerique.


LA REMONTÉE DU MARONI : LES DERNIERS VILLAGES AMÉRINDIENS DU L’ITANY - LES INDICES DU DÉVELOPPEMENT DE L’ORPAILLAGE - LA CRIQUE OUAREMAPAN – DOUTES SUR LE DEGRAD’ DES AMÉRINDIENS

Depuis quelques mois, une boutique chinoise à ouvert ses portes sur la rive surinamaise, en face du village de Taluwen. Elle est une nouvelle preuve du développement de l’orpaillage illégal dans le secteur. Nous y passons pour prendre le matériel qui nous manque. Ici, les prix sont prohibitifs. Une boîte de maïs coûte 5 euros et les produits frais sont inexistants. Pour autant, il s’agit du seul magasin à des centaines de kilomètres à la ronde.
En reprenant notre route en pirogue, nous passons devant les derniers villages amérindiens du Maroni. Le village d’Antecum-Pata est célèbre pour ses rapides. Grâce aux connaissances d’Aimawalé et de Yaloumaïke, nous parvenons a passé ses sauts sans avoir à décharger la pirogue et devant nous s’étend une forêt vierge de tout habitant. Le fleuve est encore large et parfaitement plat. Nous apercevons à deux reprises des bancs de sables en plein milieu du fleuve, témoins d’une activité d’orpaillage récente. Aimawalé nous dit que les orpailleurs ont progressivement quitté cette partie du fleuve parce qu’elle n’était pas assez riche en métal jaune. Aujourd’hui, les camps d’orpaillage se sont installés sur un des affluents du Maroni situé à proximité du pays amérindien. Des milices organisées se sont créées en forêt pour piller les camps établis. Depuis deux ou trois ans, les habitants du fleuve évitent certaines zones, de crainte de se faire agresser par ces milices. Ce phénomène est très nouveau. Jusqu’à présent, les conflits avaient généralement lieu entre les orpailleurs mais ne touchaient pas les habitants du fleuve.

Après le passage des derniers sauts, nous remontons le cours tranquille du Maroni jusqu’à la crique Ouaremapan. En pénétrant dans la crique, le décor change soudainement. La crique mesure difficilement plus de 3 mètres de large. La forêt est beaucoup plus présente. Nous n’avons pas parcouru 10 mètres que déjà un arbre nous coupe la route. Il n’est que le premier d’une longue série d’obstacle. Nous passons une longue journée à couper des troncs, pousser la pirogue. Les iguanes qui ont tendance à se jeter à l’eau quand ils voient un danger arriver, tombent des arbres à l’approche de notre pirogue. Au fur et à mesure de notre avancée, le parcours devient de plus en plus chaotique. Vers 15 heures, nous sommes bloqués par un tronc d’environ 2 mètres de diamètre. Cette fois-ci, nous ne trouvons d’autres solutions que de couler la pirogue pour la faire passer sous l’arbre. C’est pour nous tous une première et nous devons nous y reprendre plusieurs fois avant d’y parvenir.

Nous reprenons la navigation vers 17 heures et nous retrouvons très rapidement face à des immenses rochers qui nous bloquent – définitivement, cette fois-ci – la route. Ne pouvant continuer, nous construisons un carbet sur place et essayons de nous localiser sur la carte. Nous ne savons pas vraiment où nous sommes. Parmi les cartes que nous avons, celle réalisée par Hurault dans les années cinquante, mentionne des chutes sur le chemin des wayanas. Si nous sommes arrivés à ces chutes, cela signifie que nous avons réalisé un parcours en pirogue beaucoup plus long que ce qui était prévu. Aimawalé est très surpris, les anciens ne lui avaient jamais parlé de ces grands rochers qui barrent la route au fleuve. Le GPS ne nous est pas d’un grand secours. Les cartes sont tellement imprécises que nos coordonnées correspondent à des lieux différents de l’une à l’autre. Nous décidons de partir explorer les alentours afin de voir s’il s’agit d’une longue série de chutes, ce qui pourrait correspondre aux mentions inscrites sur la carte d’Hurault, ou s’il ne s’agit que de rochers entravant le parcours de la crique sans former de cascades.
Nous ne trouvons pas de chutes dignes de ce nom et arrivons donc à la conclusion que nous devons être à l’endroit où les Amérindiens laissaient leur pirogue pour commencer leur marche à travers les Tumuc Humac, autrement dit à l’ancien "dégrad".


LA DÉCOUVERTE DES REPÈRES DONNÉS PAR CREVAUX ET PAR HURAULT : LES CHUTES – LE MONT CASSABATIKI (MONT LORQUIN) – LE MONT POULIOUDOU (POINT DE TRIJONCTION) – LA CRÊTE MENANT AU MAPAONI


Les chutes : Aimawalé étant persuadé que nous pouvons retrouver des vestiges visibles du chemin des Amérindiens propose que nous partions tous dans des directions différentes pour explorer les environs à la recherche de quelques traces. Nous parcourons longuement les lieux, en vain. Nous étudions alors les différentes options qui se présentent à nous : Aimawalé veut repartir en aval de la crique pour continuer à chercher l’ancien chemin. Guillaume propose d’oublier définitivement le chemin des wayanas et de tracer notre propre layon en direction du Mapaoni, en prenant plein sud et en empruntant les crêtes des montagnes. Après débat, nous choisissons cette seconde option. Après 7 heures de marche, nous entendons un grand bruit de chutes : il s’agit d’une grande cascade magnifique qui mesure au moins 15 mètres de hauts divisés en 3 paliers. Pas de toutes, nous sommes parvenus aux chutes mentionnées par Hurault. Nous savons donc que nous sommes sur le chemin des Amérindiens que le géographe avait dessiné d’après leurs récits. Reste à savoir s’il s’agit aussi de celui parcouru par Crevaux.

Le Mont Lorquin : le seul indice que nous avons pour vérifier nos hypothèses quant à la localisation de ce sommet est que Crevaux y avait aperçu, à l’est, un grand sommet rond. Guillaume est le premier à apercevoir le sommet, à travers une toute petite percée dans la végétation. Nous sommes alors sur un col qui sépare deux sommets que nous pensons être les monts Yombé-Cai et Cassabatiki mentionnés dans les textes de l’explorateur. L’horizon est à peine visible et il est fort probable que Crevaux n’avait pas vu ce mont avant d’arriver au sommet de Cassabatiki. Toujours est-il que ce mont est la preuve que nous sommes au bon endroit. En arrivant au second sommet, nous reprenons les écrits de l’explorateur. Crevaux pensait à son époque qu’il était arrivé “au sommet des Tumuc Humac”. Il était totalement euphorique : “Je suis enfin arrivé à mon but […]. Je ne veux pas quitter ce point important, sans y laisser quelque vestige de mon voyage. Je partage avec mon escorte une bouteille de champagne, la dernière, que j’avais soigneusement emballée et mise de côté pour le baptême de la montagne, à laquelle, en souvenir de mon pays natal, je donne le nom de Mont Lorquin. La bouteille vide servira de monument pour attester le passage d’un Français dans ce pays inconnu jusqu’à ce jour.”

Le mont Poulioudou : d’après nos recherches, le mont Poulioudou est celui sur lequel a été installée la borne de trijonction. Les coordonnées GPS de la borne sont les seules fiables dont nous disposons. Nous découvrons donc facilement la borne ainsi qu’une mystérieuse tour en métal grimpant vers la cime des arbres. Cette tour nous permet de voir très facilement le paysage qui nous entoure. Ce n’est pas sans émotion que nous découvrons le sommet à deux bosses très spécifique dont parle Crevaux dans ses notes.
La grande crête menant au Mapanaoni : il s’agit là d’un des indices dont nous doutons le moins. Sur la carte, cette montagne toute en longueur se distingue clairement des autres. Nous la parcourons de bout en bout et tombons directement sur une rivière beaucoup plus large que les précédentes, nous sommes arrivés au Mapaoni !
Les repères donnés par Crevaux sur le Mont Lorquin et le mont Poulioudou nous permettent d’être sûrs d’avoir retrouvé ces deux sommets. Pour autant, nous étions persuadés que la dernière crête parcourue correspond au Chitou Mongo, signifiant en aloukou ‘montagne de roche’. Or, en parcourant l’ensemble de la crête, nous n’avons pas trouvé de trace de roches apparentes. Cela laisse à penser que nous avons fait une erreur : il s’agit bien de la crête suivie par Crevaux, mais le fameux Chitou Mongo se situe ailleurs. De plus, d’après les notes de Crevaux, cette montagne devait être précédée d’un “espace dénudé” que nous n’avons pas vu non plus. Nous décidons de profiter du retour pour essayer d’éclaircir ces points.

LE VRAI CHITOU MONGO – LE GARDE-MANGER

L’espace dénudé : Sur le chemin du retour, nous décidons de visiter une grotte que nous avions aperçue à l’aller, afin d’être sûrs qu’il ne peut pas s’agir du garde-manger mentionné par Crevaux. Au passage, nous nous faisons attaquer par des “mouches à feu” qui nous forcent à courir droit devant nous pour ne pas se faire trop piquer. C’est en courant chacun dans une direction différente que nous découvrons par hasard un immense espace dénudé, formant un petit mamelon de roche-savane. Nous sommes euphoriques. Nous étions passés à quelques centaines de mètres de cette roche à l’aller sans l’apercevoir. Seul le hasard a fait que nous la trouvions enfin. Pour autant, nous ne savons pas exactement comment s’appelle ce lieu. S’agit-il du Témomairen (montagne coiffée) ? Ou du Koulkoulimapopan (là où habite un petit oiseau) ? Ce n’est qu’à notre retour, en montrant les photos prises sur place à des anciens, que nous comprendrons qu’il s’agit là du mont Chitou Mongo que nous cherchions depuis quelques jours.
Comprenant alors que le chemin pris par Crevaux passait à quelques centaines de mètres plus à l’ouest que celui que nous avions emprunté à l’aller, nous décidons d’explorer les autres sommets situés dans cette direction.

Le garde-manger : À peine entrés de nouveau dans la forêt, nous nous retrouvons face à un mont entouré des falaises. Les premières roches que nous apercevons ne sont pas très hautes et ne comportent pas de failles, ni de cavités. Mais en faisant le tour du sommet, nous trouvons des falaises de plus en plus hautes, les dernières atteignant au moins 20 mètres. Toutes sont trouées par de grandes failles horizontales. Le lieu correspond en tout point aux écrits de Crevaux. Nous longeons la roche de long en large, entrons dans les trous les plus larges et passons la main dans les plus fins. Après quelques heures de recherche nous trouvons – à notre plus grande surprise – une petite dizaine de tessons de poterie. Cela est au-dessus de nos espérances. A aucun moment de l’expédition nous n’avions pensé pouvoir retrouver des liens aussi matériels avec le texte de Crevaux.
Cette dernière trouvaille marque la fin de nos recherches. Nous avons retrouvé l’ensemble des éléments que nous cherchions.
Nous avons dorénavant les points GPS des Monts Lorquin/Cassabatiki, Yombé- Caï, Chitou Mongi ainsi que ceux du garde-manger.
Ceux-ci pourront peut-être servir à ajouter à ajouter des précisions aux cartes actuelles de la Guyane.


NOTE SUR LA VIE EN FORÊT : DÉPLACEMENTS - ALIMENTATION – CARBET

Déplacements : Au tout début de notre expédition, la crainte de se perdre était telle que nous suivions – mètre après mètre – le GPS, sans tenir réellement compte du relief qui nous entourait. Dès le second jour, nous nous sommes retrouvés pris dans une forêt de roseaux, puis dans des marécages qui rendaient la marche presque impossible. Nous avons par moment parcouru moins 100 mètres en une heure. Cette expérience nous a fait comprendre la nécessité de suivre en permanence les crêtes. Nous sommes donc passés de sommet en sommet, quitte à s’éloigner de plusieurs kilomètres du trajet prévu à l’origine. La végétation restée intacte pendant plus de 60 ans sur les crêtes est généralement beaucoup moins dense que sur les flancs des montagnes, ce qui permet une progression rapide et agréable. La végétation au sol est parfois si pauvre sur les crêtes que des sentiers peuvent rester visibles sur plusieurs décennies. Nous avons ainsi eu la chance de retrouver, sur quelques dizaines de mètres, entre le mont Yombé-Caï et le mont Cassabatiki des traces de l’ancien chemin des Amérindiens qui dataient de 60 ans minimum.
Les déplacements se font en file indienne. Les deux personnes en tête sont chargées de créer le layon. La première débroussaille, la seconde laisse des traces permettant de retrouver le chemin : entailles sur les troncs, branches coupées. Les autres portent les vivres et suivent le layon grâce aux indications laissées par les précédents. Dans ces conditions, il est difficile de parcourir plus de 6 kilomètres à vol d’oiseau par jour.

Alimentation : Nous avons tenu à ce que cette expédition se réalise dans les mêmes conditions que Crevaux à son époque. De ce fait, nous n’avons emporté avec nous que du couac (manioc grillé) et du riz, du sucre et du sel. Le reste de la nourriture a été trouvé sur place, grâce à la pêche et à la chasse. En forêt, nous avons essayé de ne chasser que du gibier de petite taille afin de ne pas avoir à transporter de viande avec nous. Nous avons eu la chance de trouver des tortues, des singes, des iguanes ainsi que des toucans et des hoccos (poule sauvage). Nous mangions donc du couac ou du riz avec du gibier avant le départ, vers 6 heures du matin et le soir. Le midi, nous ne mangions généralement que du couac avec du sucre.
Nous avons effectué le retour en pirogue à la pagaie. Pendant ce trajet, nous avons chassé des gibiers de plus grande taille (caïman et capiaï) que nous boucanions la nuit. Le boucan qui permet de fumer la viande pour la conserver sur plusieurs jours, nécessite une attention régulière pendant du soir au petit matin. Nous avions instauré des tours de ronde pour s’assurer que le feu était toujours suffisamment actif.

Carbet : Pour dormir, nous avons construit tous les soirs un carbet, petite installation en bois permettant de pendre des hamacs et de tirer des bâches. Ces constructions nécessitent la coupe à la machette de plusieurs troncs d’environ 20 centimètres de diamètre. Il s’agit d’un travail relativement lourd après des journées de 10 heures de marche. La vie en forêt ne permet pas réellement de repos. Lorsque la nuit tombe et que nous sommes obligés de nous arrêter, il reste encore à réaliser le carbet, dépecer le gibier, préparer le feu, laver les vêtements. Le repos ne vient qu’une fois installé dans son hamac, la moustiquaire fermée. Nous avons cependant eu la chance de n’avoir que des petits soucis de santé : mycoses sur les pieds, brûlures des “mouches à feu”, poux d’agouti et ampoules. Crevaux, lui, était en permanence dévoré par des fièvres paludéennes sans doute mal soignées. Nous avons du mal à imaginer comment il a réussi à parcourir autant de kilomètres dans cet état.

 

Diaporama

 

 

Rapporteurs :
Frédérique Longin
et son frère
Guillaume

 

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