Bourses Expé 2017

récit d'expédition [lauréats BOURSES 2016]

Kayak en territoire sauvage

1 000 km sur les eaux du Nord-Ouest américain

(Colombie-Britannique/Alaska)

Le Seymour canal qui forme un large fjord qui se jette dans le Stephens passage est une zone de pêche pour les baleines à bosses que l'on a eu à nouveau la chance d'observer toute la journée et de près ! Ici, la nageoire caudale d'une baleine à bosse qui débute une plongée.

Avec Alexandre JACQUET

& Clément LEJEALLE

Retouvez leur aventures sur coureurdesbois.fr

Après tant de mois de préparation, nous attaquons enfin l’expé pour de bon ! Les quelques jours de rando depuis le Kalum lake en suivant ensuite la Kalum river nous ont amenés à la Skeena river où nos beaux kayaks et notre matériel nous attend pour le grand départ. Savant mélange d’excitation et d’appréhension une fois les kayaks «packés» et les combinaisons sèches enfilées ! À l’approche de l’embouchure de la Skeena river, les rives deviennent plus abruptes et les fluctuations de la marée ne nous laissent pas d’espace pour camper. Nous trouvons refuge dans la forêt sous le couvert de conifères longiligne et hauts de plusieurs dizaines de mètres. Nous installons notre tente sur la zone la plus plate possible (ou plutôt la moins en pente) sur un tapis de mousse après avoir dégager l’enchevêtrement de branches et de tronc à l’aide de notre scie à mains, outils indispensable pour bivouaquer dans la région.

 

OBJECTIFS AVANT LE DÉPART

Extrait du dossier initial : « Notre objectif principal est double : associer un vrai défi sportif en réalisant près de 1 000 km de kayak sur lac, rivière puis l’océan dans des conditions météorologiques et de courants exigeants, à un autre défi, celui de vivre en autonomie prolongée en interaction permanente avec la nature qui nous offre notre moyen de nous déplacer, notre eau, notre nourriture et le décor de notre aventure !

Nos motivations sont triples :

  • Le défi sportif : réaliser 1 000 km en kayak dans des conditions variables (lac, rivière puis mer) et exigeantes notamment le long de la côte pacifique (eaux froides, courants, conditions climatiques difficiles)
  • Vivre en autonomie complète en milieu naturel avec la nécessité de se nourrir, de se déplacer chaque jour par nos propres moyens
  • Interaction permanente avec la faune et la flore. »

Le trajet prévu initialement.

Le trajet réalisé.

Pour le bilan sur la réalisation de ces trois aspects de l’expédition cf. partie difficultés rencontrées lors de l’expédition.

 

ITINÉRAIRE

Itinéraire initial

  • Départ par la traversée du Lac Meziadin, situé dans le district Kitimat-Stikine en Colombie-Britannique au cœur des montagnes de la chaîne côtière. (25 km)
  • Descente de la rivière Nass qui prend sa source dans les Montagnes Skeena et se jette dans l’océan Pacifique par l’intermédiaire de la baie Nass, une extension de la baie Observatory. La vallée de la Nass constitue le territoire traditionnel des Amérindiens Nisga’a (250 km)
  • Remontée de la côte ouest de l’Alaska au sein du passage intérieur, une voie maritime côtière de l’océan Pacifique. Parcours le long des fjords, au pied des sommets enneigés de la chaîne côtière remontée jusqu’à Glacier Bay puis arrivée à Juneau (750 km).

Itinéraire réalisé

  • Départ à pied du Lac Kitsalum, situé dans le district Kitimat-Stikine en Colombie-Britannique au cœur des montagnes de la chaîne côtière. (60 km)
  •  Descente de la rivière Skeena à partir de la ville de Terrace jusqu’à l’océan Pacifique (200 km)
  • Remontée de la côte de la Colombie-Britannique puis du sud-ouest de l’Alaska au sein de l’archipel Alexander jusqu’à Juneau, capitale fédérale de l’Alaska. (750 km)

 

A l'approche de l'embouchure de la Skeena river, les rives deviennent plus abruptes et les fluctuations de la marée ne nous laissent pas d'espace pour camper. Nous trouvons refuge dans la forêt sous le couvert de conifères longiligne et hauts de plusieurs dizaines de mètres. Nous installons notre tente sur la zone la plus plate possible (ou plutôt la moins en pente) sur un tapis de mousse après avoir dégager l'enchevêtrement de branches et de tronc à l'aide de notre scie à mains, outils indispensable pour bivouaquer dans la région.

Les rives abruptes du Kalum Lake nous obligent à nous éloigner du bord pour poursuivre notre route.

CHOIX DE LA RÉGION ET FIXATION DÉFINITIVE DE L’ITINÉRAIRE

D’après des sources de « rafteurs » américain ayant descendu la rivière Nass, nous avons appris que la rivière choisie à l’origine était très difficile surtout en été compte tenu des niveaux d’eau très hauts. Plusieurs passages avec d’énormes rapides entre des gorges empêchaient les passages avec nos kayaks de mer. Ils nous ont formellement déconseillé d’y aller sans en avoir une connaissance approfondie. Nos sources étant des guides de rafting, nous l’avons accepté et nous sommes déportés sur la rivière Skeena, tout aussi importante, et finalement plus proche de Prince Rupert. Cet élément nous facilitera beaucoup les choses en définitive d’un point de vue logistique sans rien enlever au caractère sauvage que nous recherchions.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« Nous savons que nous voulons démarrer d’un lac, descendre une rivière puis atteindre l’océan et rejoindre Juneau, la capitale fédérale de l’Alaska. On nous posera souvent la question : pourquoi ne pas vous contenter d’un trajet sur la mer ? Difficile à dire mais la seule trajectoire sur l’océan ne nous satisfait pas. Nous avons peut-être le défaut du voyageur par intermittence, nous sommes boulimiques, nous voulons tout dévorer de la région sur laquelle nous allons poser les pieds. Où bien alors est-ce le mythe de la rivière canadienne, au milieu de forêts immenses, qui résonne comme un symbole que nous ne pouvons pas rater ?

« L’envie de partir vers des contrées reculées et sauvages est ancienne. L’Ouest canadien, et encore plus l’Alaska, stimulent notre imaginaire, Clément et moi, depuis que nous sommes enfants mais cette région a fini par s’imposer avec encore plus de force et d’évidence après une année à rouler sur de l’asphalte pendant notre voyage à vélo. Nous voulons vivre une aventure en autonomie, loin des villes et des gaz d’échappement, fréquenter la grande Nature chère à London ou à Thoreau. À l’origine, nous voulions descendre une partie de la rivière Yukon, pour autant tout cela n’était pas clair, jusqu’à ce qu’un jour nous tombions sur un documentaire où deux Américains faisaient du kayak dans le sud de l’Alaska. Des énormes baleines croisaient à quelques mètres de leurs kayaks dans un environnement calme et solitaire. L’idée de pouvoir les côtoyer pendant des semaines a sonné comme un appel et nous avons dit au revoir à la Yukon river.

« L’avantage de cette région du sud-ouest de l’Alaska pour le kayak est évident : des centaines d’îles, dont certaines font plusieurs centaines de kilomètres de long, longent le continent formant un labyrinthe immense de canaux et de passages qui se divisent en autant de petites artères aquatiques. Cette barrière naturelle, que l’on nomme l’inside passage ou l’archipel Alexander, atténue les influences du mauvais temps venu du large, offre la plupart du temps un regard sur la côte à 360° et surtout des paysages exceptionnels. Tout y est : îles montagneuses, glaciers, forêts, plages, solitude et animaux grandioses (baleines à bosse, grizzlis, loups, lions de mer, pygargues…). Le choix de l’inside passage était fait. Mais comme nous ne voulions pas abandonner la rivière et le mythe du trappeur canadien, nous cherchions un lac qui mènerait à une rivière qui arriverait à l’océan qui nous conduirait à l’inside passage

« Joe ne comprend pas bien cette obsession. Ni Devlin, ni Stacey, ni tous les gens à qui nous racontons notre futur périple d’ailleurs. Autant partir de Prince Rupert jusqu’à Juneau à travers les îles de l’inside passage leur provoque un cri d’admiration autant notre histoire de lac et de rivière leur inspire doute et scepticisme. Le kayak est là-bas une activité populaire et beaucoup de kayakistes partent faire des randonnées de quelques jours vers les îles alentour alors une expédition de plusieurs semaines jusqu’à Juneau pourquoi pas. Ils le conçoivent. Au fond, c’est la même différence entre un randonneur qui part faire une étape du GR20 et celui qui le fait en entier : une différence de degré et non de nature. En revanche, l’idée de descendre un lac puis la Skeena river avec un kayak de mer leur échappe totalement. Il n’y a bien que deux Français venus de l’autre bout du Monde pour avoir une idée comme celle-là. Nous taisons donc le plus souvent cette partie du voyage. Nous commençons même à en douter vu la difficulté que nous avons à trouver le lac et des informations fiables.

« La résignation n’est pas loin et Joe y met tacitement tout son poids. Il devance habituellement tous les sujets mais étrangement n’évoque jamais celui-là. Quand nous lui en parlons, il y réfléchit vaguement puis change de sujet. Comme nous insistons suffisamment, il finit par prendre la carte et nous livrer un topo général sur tous les lacs de la région dont les cours d’eau se jettent dans la Skeena River. Il en répertorie cinq qu’il élimine l’un après l’autre soit parce qu’ils ne sont accessibles que par hydravion soit parce que les rivières sont des torrents déchaînés soit parce qu’il y a des troncs d’arbres qui barrent trop souvent la route soit les trois à la fois. Il finit par nous trouver un (tout) petit lac à la fin de la Skeena river, quasiment au niveau de l’estuaire, au bord duquel se trouve une cabane au milieu des montagnes absolument magnifique. Je le soupçonne de vouloir nous trouver une solution rassurante pour ne pas porter la responsabilité de nous emmener sur un lac dont il ne connaît pas les dangers. On ne peut pas lui en vouloir. J’avoue que je commence à me laisser convaincre par cette solution. Une petite cabane, un petit morceau de rivière et hop ! l’océan. C’est moins ambitieux que les 200 kilomètres de rivière que nous avions prévus mais c’est validé par papa Joe. Cependant Clément réfléchit dans son coin.

« Depuis la France il a jeté son dévolu sur le lac Kitsalum qui se trouve à 200 kilomètres environ de Prince Rupert. Il comporte beaucoup d’avantages : il est grand, très isolé, dispose d’une belle rivière qui se mêle à la Skeena river quelque 50 kilomètres plus au sud. Seulement cette rivière passe, selon nos sources, à trois reprises dans des gorges étroites laissant présager des rapides beaucoup trop puissants et techniques pour nos kayaks et notre expérience. Impossible de les contourner par la terre puisqu’il y a des falaises… Bref ! Difficile !

Clément me dit :

– Eh bien ce n’est pas grave, on fait les 50-60 kilomètres à pied puis on prend les kayaks à Terrace (note de l’auteur : ville où se rencontre la rivière impraticable est la Skeena à 130 kilomètres de l’embouchure)

– À pied ? Déjà qu’on n’arrive pas à tracer l’itinéraire en kayak maintenant il faut en tracer un à pied ?

« Oui parce que la nature n’est pas comme en France, encadrée, maîtrisée, domptée. Il n’existe pas un GR ou un chemin de randonnée pour chaque arpent du territoire. Ici les lacs sont des lacs où personne ne va sauf s’ils sont logés dans un parc national. Ailleurs il n’y a pas de GR balisé, ni de randonneurs, il y a la forêt, les ours et puis c’est tout. Il faut donc imaginer un tracé avec une boussole. Sauf que Clément rétorque :

– J’ai regardé sur Google Maps, il existe un chemin de garde forestier. On n’aura qu’à le suivre. Il y a juste vers la fin un petit moment où il s’arrête mais on ne sera pas loin de Terrace.

« L’espoir renaît. La solution de facilité s’éloigne et le panache regagne du terrain. Nous nous procurons la carte topographique à la bibliothèque et achetons une boussole à plaquette en complément du GPS. Nous annonçons nos projets à Joe qui ne rechigne pas à clore le sujet. Il abandonne. Il nous déposera au niveau du lac duquel nous rejoindrons par nos propres moyens le chemin puis il apportera nos kayaks à Terrace trois jours après, le temps pour nous de parcourir à pied la distance qui nous sépare de la ville. Nous le préviendrons de notre approche avec notre émetteur par satellite qui envoie des SMS. Ça y est, nous sommes fins prêts à partir. »

CONSEILS PRATIQUES SUR LA PRÉPARATION

Sources d'information

Nous avons fait toutes nos recherches à partir d’internet. De là, nous avons :

  • Acheté le livre d’un kayakiste américain qui avait fait l’Inside passage,
  • Contacté le Français, Pierre Fijalkowski, aventurier de l’année 1992 pour son aventure dans la région, qui a accepté de devenir le parrain de l’expédition
  • Contacté de nombreuses personnes expérimentées via Google Maps, les blogs et les photos publiées.
  • Écrit à l’office du tourisme de Prince Rupert qui nous a mis en contact avec Joe qui deviendra notre « papa Joe » une fois là-bas.

Nous avons diversifié longtemps à l’avance tous les types d’information pour tenter de répondre à toutes nos interrogations. Cette étape est indispensable pour concevoir une préparation sérieuse et faire des choix intelligents et objectifs.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« L’une des choses les plus difficiles à estimer, quand on prépare un itinéraire, est la qualité de l’information que l’on reçoit. Tout le monde a une idée mais laquelle s’approche le plus de la réalité ? Le risque est bien souvent de faire face à des opinions contradictoires. Trois personnes vont vous expliquer que c’est impossible jusqu’à ce qu’une dernière vous dise qu’il n’y a aucun problème. Laquelle croire ? La difficulté est de faire la distinction entre les peurs de votre interlocuteur qui se projette lui-même dans votre aventure et sa connaissance réelle du terrain. Y a-t-il des rapides ? Si oui de quelles classes ? Quel est le niveau d’eau en ce moment ? Le niveau peut-il monter subitement ? Y a-t-il des troncs d’arbres ? Des plages ou des falaises ? Nous cherchons un avis froid et objectif pour prendre notre décision en conscience. »

 

Rockfish d'un peu plus de 30cm péché depuis la rive. Délicieux mariné dans du citron.

Cueillette de framboises sauvages que l'on trouve à l'orée des forêts. Un dessert succulent.

Pygargue à tête blanche qui chasse les saumons depuis son perchoir…

La préparation, le matériel et la logistique

La logistique, bien qu’une composante accessoire de l’expédition, est avec les financements l’un des plus importants aspects pour la réalisation du projet. C’est en allant directement au contact des locaux que vous obtiendrez les meilleures informations pour vous organiser.

S’agissant de nos problématiques, il y avait avant et après l’expédition. Avant il fallait transporter énormément de matériel jusqu’à un lac au fin fond de la Colombie-Britannique sans que ça ne coûte trop cher. Et après il fallait les vendre car nous n’avions de toute façon pas les moyens de repartir avec.

Pour le départ, nous avons choisi de « faire » commander nos kayaks et les accessoires à un connaisseur de la région (plutôt que de prendre la solution inenvisageable financièrement de les faire venir de France ou plus difficile de les acheter à Vancouver.) Cela nous permettait d’avoir des conseils et d’arriver sur place en sachant qu’il ne s’abîmerait pas en route. Il s’est avéré ensuite que la personne qui nous les avait achetés, a répondu d’elle-même à tous nos problèmes de déplacement sur place, qu’il s’agisse de la reconnaissance des lieux ou du transport sur place le Jour J. Il a effectué à lui seul 90 % de notre transport. C’était notre « papa Joe ».

Réveil brumeux et humide comme souvent dans cette région, suite à la condensation nocturne. Les forêts pluviales portent bien leur nom.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« [Tout juste atterris à Vancouver],  une liste d’achat longue comme un tapis rouge que l’on déroule le long d’un escalier. Nous avons choisi d’acheter une grande partie de notre matériel ici pour des raisons de facilité de transport et d’économie. Seuls nos kayaks ont été achetés et livrés à Prince Rupert. Heureusement, car qui a déjà vu la longueur d’un kayak de mer, comprendra le léger problème pour le transporter dans une ville ou dans un bus. Ce n’est pas le genre d’objet qu’on met facilement sous le bras.

« Pendant une semaine, la ville voit courir en tous sens deux kayakistes hyperactifs. Notre but est d’effectuer le plus vite les achats puis de prendre le ferry pour arriver le plus tôt possible à Prince Rupert et démarrer l’expédition. Aucune date n’est vraiment fixée mais nous avons pour objectif de partir entre le vingt et le vingt-cinq juillet afin d’arriver à Juneau vers le dix septembre. Au-delà la saison change et le temps devient plus mauvais. Nous cochons une à une les cases matérielles : gilet de sauvetage, tente, bombe anti-ours, GPS, drone… Puis nous partons vers Prince Rupert. »

« Joe est le gérant d’une société de kayak qui loue et organise des sorties touristiques sur la Skeena river (la rivière que nous voulons descendre). L’office du tourisme de Prince Rupert nous avait envoyé son contact au moment où nous cherchions quelqu’un pour répondre à nos questions sur place. […] Après des mois à lui écrire, à le relancer voire le harceler, il avait fini par commander nos kayaks et quelques accessoires. Cela nous retirait une belle épine du pied de ne pas avoir à les transporter de Vancouver, mais je me méfiais de cet animal et de ses réponses aussi rares que laconiques. Trop peu assidu pour être sérieux. Honni soit qui mal y pense ! […] Deux minutes après l’avoir rencontré, nous sommes dans sa voiture. Il nous embarque voir les kayaks. C’est parti ! Clément me regarde. Nous comprenons que nous n’avons pas trouvé simplement un vendeur de kayak mais aussi un ange gardien. Il n’y a plus qu’à se laisser porter par « papa Joe ».

« […] Joe est l’un de ces personnages altruistes. Il devance toutes nos demandes avant même que nous les formulions : nous voulons repérer la Skeena River, il va nous emmener jusqu’à Terrace, ville à 150 kilomètres en amont de la rivière de laquelle nous aimerions partir, et dont la route qui y mène donne une excellente vue sur l’eau. Nous voulons trouver des cartes, Joe nous dépose à la bibliothèque municipale et s’enquiert de l’endroit où les plastifier. Nous avons besoin d’une radio, de feux de détresse, Joe nous les donne. Nous pensons avoir tout ce qu’il faut pour faire le feu, Joe nous prépare trois rouleaux de papiers toilette trempés dans de la wax qui se révéleront extrêmement utiles pour allumer le feu chaque jour. »

« La préparation s’est faite en deux temps. Premièrement, nous avons réalisé un stage de perfectionnement en Bretagne pour apprendre à naviguer dans les vagues et avec les marées (extrêmement fortes en Colombie-Britannique), et toutes les techniques et procédures de sécurité. Deuxièmement, nous avons rencontré un guide local qui nous a réexpliqué les manœuvres. Cet exercice était un moyen de re-développer des automatismes et de prendre connaissance de la température de l’eau.

« Le principal risque d’un voyage comme le nôtre réside dans le fait de chavirer et d’être dans l’incapacité de remonter sur notre kayak. La température de l’océan oscille entre 10 et 12 °C voire moins quand nous sommes proches des glaciers. Pour avoir une idée de la résistance d’un homme en bonne santé, qui n’aurait aucune combinaison, dans cette température, son espérance de vie s’écoule environ d’une minute par degré avant que tous ses muscles se tétanisent, et lui rendent impossible toute nage, le condamnant à mourir de froid quelques minutes plus tard. On peut donc tout à fait mourir d’hypothermie à une cinquantaine de mètres du bord à l’image d’un homme pris dans des sables mouvants qui verrait la terre ferme, à quelques mètres, incapable de la rejoindre. Il est donc vivement déconseillé de nager, même si la berge est proche, sauf dans l’hypothèse où l’on a la certitude de pouvoir la rejoindre. […] Nous connaissons la « procédure » pour remonter sur le kayak cependant nous voulions nous entraîner davantage pour développer nos automatismes et appréhender le choc de l’eau glacée. Demandez, vous obtenez. Joe est encore là pour demander à sa belle-fille Stacey, guide de kayak, de revoir avec nous les techniques. Elle nous explique. Nous nous retournons tour à tour avec timidité dans l’eau froide puis finalement nous constatons l’efficacité de nos combinaisons « sèches » (c’est-à-dire étanches). Nous nous amusons alors comme deux labradors dans un petit bras de mer entouré de forêt. Nous ne pouvons pas dire que nous rassurons notre guide par notre expertise. […]

« La procédure à deux s’apprend vite. En cas de dessalage, celui qui est à l’eau doit attendre son compère en veillant à ne pas lâcher son kayak et sa pagaie. Le laisser voguer quelques instants en toute liberté signifierait de graves ennuis. Il est utile de le rappeler car, comme nous l’avons dit, nager est impossible. Il donne ensuite son embarcation à son sauveteur qui le retourne pour vider l’eau à l’intérieur puis le remet à l’endroit et agrippe les lignes de vie. Le naufragé peut alors se hisser hors de l’eau sans crainte de se renverser. En revanche, pour ce qu’il s’agit de réintégrer son kayak par ses propres moyens, ce n’est pas la même tisane. Cela demande un effort d’explosivité pour se hisser hors de l’eau puis un talent d’équilibriste pour se glisser jusque dans l’hiloire (partie où s’assoit le kayakiste), tout cela aggravé par l’encombrement de la combinaison et du gilet de sauvetage. Il n’est pas simple de ne pas replonger dans le bouillon par temps calme alors je vous laisse imaginer par gros temps… »

 

Rencontres

Durant nos nuits, nous avons soit cherché des hôtes sur couchsurfing soit dormi sur la tente n’importe où un espace nous attendait.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« [Nous contactons tous nos hôtes par couchsurfing.] Pour ceux qui n’en ont jamais entendu parler, ce site web (qui se traduirait en français par le fait de passer d’un canapé à l’autre) consiste à mettre en relation des voyageurs dont l’objet est d’offrir son toit à quelqu’un de passage dans votre ville. Vous pouvez être, tour à tour, hébergeur ou hébergé. C’est l’outil 2.0 qu’aucun globe-trotteur ne doit ignorer aujourd’hui s’il cherche à rencontrer des habitants et intégrer, l’espace de quelques nuits, leurs quotidiens. J’adore ce concept. La rencontre authentique est devenue facile, et pour l’avoir utilisé à de nombreuses reprises, toutes les expériences sont jusqu’à ce jour gagnantes. Cela se comprend aisément : les gens qui s’inscrivent sur ce site sont des voyageurs, je dirais même plus, la crème de ceux qui cherchent à rencontrer, héberger, aider les voyageurs perdus dans leur ville. Ils se donnent la mission de vous faire découvrir leur quotidien, de vous conseiller les alentours et de vous sortir. La glace se fend aussi vite qu’un glaçon au soleil car vous partagez les mêmes centres d’intérêt et les mêmes goûts pour les histoires de vadrouille aux quatre coins du Monde. »

À l’arrivée, nous sommes hébergés à Juneau par Bob. Nous dormirons toutes les nuits qui nous restent dans son bateau. On en profitera pour aller pêcher le crabe. Là encore il va être un élément indispensable pour trouver les réponses à nos problèmes (réparer le kayak, communiquer avec les potentiels acheteurs de nos kayaks et même en définitive conclure la vente deux jours après notre départ).

Exploration des alentours du camp, histoire de voir ce qui nous entoure, de repérer d'éventuelles coulées d'animaux et de dégourdir les jambes

Bivouac dans la forêt à l'abri du couvert
d'arbre et du tarp.

Pancake au réchaud ou sur le feu, tout un art…

LES DIFFICULTÉS RENCONTRÉES PENDANT L’EXPÉDITION

Les difficultés étaient de plusieurs ordres :

Vivre en autonomie dans un milieu sauvage

Nous achetions autant de nourriture que la durée de nos étapes qui allait d’une semaine à dix jours entre les villages. Les kayaks étaient assez grands pour prendre suffisamment. En parallèle nous pêchions. Mais cela constituait avant tout un « supplément gastronomique ». Pour se nourrir uniquement de pêche, ce qui est en soi possible, il aurait fallu consacrer plus de temps à ça et moins à la navigation.

Concernant l’eau, la Colombie-Britannique et l’Alaska sont des régions très pluvieuses même en été. Nous comptions donc essentiellement sur l’eau de pluie pour nous hydrater. En réalité nous avons eu plutôt beau temps, et cela n’a pas été notre source principale. Le plus souvent nous partions en recherche de cours d’eau à côté de nos campements. Heureusement nous n’avions jamais à aller bien loin.

S’agissant des campements, c’est l’élément que nous avions le plus sous-évalué et qui s’est avéré être un vrai risque pour les blessures entre toutes les manipulations à faire avec les kayaks sur des plages rocheuses et glissantes. Voici un extrait qui décrit un peu notre quotidien.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« Il faut préparer le campement. Cette petite phrase anodine, qui jette dans le rêve tous ceux qui aiment la vie dehors, recouvre en vérité un cérémonial épuisant. Voyons en quoi cela consiste. Comme nous accostons, l’un de nous descend de son kayak pour analyser la zone. Il ranime d’abord son tronc ankylosé, déplie ses genoux meurtris et étire son dos de grand-père endormi par les heures assises au fond du kayak. Puis il part balayer du regard la plage, guidé toujours par les mêmes questions : où se trouve la laisse de mer (ligne d’algues apportées par la dernière marée haute) ? Elle nous informe de la zone sèche hors d’atteinte de la marée. Une fois repérée, il faut juger s’il existe un espace suffisant pour y poser une tente ? de bois pour y faire un feu ? De l’eau douce ? d’excréments ou de traces d’ours fraîches ? Et quelques autres interrogations subsidiaires. Notre exigence est, avouons-le, proportionnelle au degré de fatigue et au temps qui s’abat sur nous. Si notre choix se fait sur l’endroit, nous rejoignons alors notre kayak qui est aussi bien à quelques mètres qu’à une centaine de mètres. Les coefficients de marée la Colombie-Britannique, et de cette partie de l’Alaska, sont connues pour être les plus élevées au Monde. Cela ne fait pas nos affaires à marée basse quand il s’agit de transporter des kayaks sur des dizaines de mètres entre tapis d’algues et rochers glissants. C’est toujours un moment exquis pour les bras et le dos. C’est un moment en vérité périlleux qui appelle toute notre concentration. L’Inside passage ressemble à tout sauf à une succession de plages de sable fin. Sa côte est rocheuse, montagneuse et souvent inaccessible. Elle nous offre rarement l’embarras du choix. Alors quand on trouve un petit coin de sable, on ne fait pas les fines gueules. Le risque de chuter sur les rochers et de casser les kayaks et de se casser soi-même est omniprésent dans nos esprits. Nos kayaks pèsent entre 30 et 70 kg chacun selon qu’ils sont pleins ou vides. Si nous avons quelques mètres à marcher, nous sommes généralement tentés de les porter plein ce qui est absurde mais apporte un gain de temps énorme. La plupart du temps nous les vidons ce qui signifie au moins deux ou trois allers-retours entre l’accostage et le campement. On sort les sacs les pieds dans l’eau, on fiche le maximum sur le dos puis on marche courbés comme des vieillards jusqu’au campement. Enfin les sacs posés, on revient porter les kayaks. À l’épaule ou à bout de bras ? C’est selon la configuration des lieux et l’humeur du jour. Puis on retire notre combinaison d’astronaute collante. On enlève tout ce qu’on a sur soi et on se retrouve à poil sur la plage quel que soit le temps ou la température. On enfile rapidement un pantalon crasseux, une polaire qui sent la fumée et un tee-shirt qui renifle la sueur. Et voilà ! Au sec ! On attache les kayaks à des troncs d’arbres au cas où la marée aurait l’intention mesquine de monter jusque-là. Puis on monte la tente. On gonfle les matelas. On déplie les sacs de couchage. On ramasse le bois. On allume le feu… Notre quotidien est savamment réglé. Le métro-boulot-dodo parisien n’a rien à nous envier. »

Réalisation du parcours, avec conditions de navigation exigeantes : eau froide, courant, météo souvent pluvieuse et venteuse…

Nous avons effectué les 1 000 kilomètres d’expédition comme prévu. Nous sommes partis d’un lac puis avons descendu deux cents kilomètres de rivière et remonté l’Inside passage jusqu’à Juneau. La seule différence majeure a consisté à marcher du lac à la rivière. La présence de trop gros rapides et de troncs d’arbres rendait impossible un départ avec nos kayaks de mer sur ce lac. Pour ne pas tronquer l’itinéraire, nous avons rejoint à pied les soixante kilomètres qui nous séparaient de notre lieu de départ (Voir développement partie : Choix de la région et fixation définitive de l’itinéraire.)

S’agissant des conditions de mer, elles ont été dans l’ensemble plutôt bonnes. Nous avions une application GPS sur le téléphone pour se localiser, des cartes marines en solution de rattrapage en cas de problème technique et une radio VHF pour prendre les informations météo et décider de nos départs. Cependant, parfois, malgré les bonnes conditions apparentes, l’océan n’était pas bon.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« Je comprends rapidement que l’océan n’est plus le même élément tranquille que celui qui nous faisait glisser ce matin. Les vagues sont creuses, rapprochées, de l’écume moutonne un peu partout autour de nous et un vent absent, il y a une heure, gonfle désormais nos combinaisons. Il devrait être interdit d’avoir une mauvaise mer quand le ciel est beau. Et puis ce vent de face ! Quelle crasse ! Il est l’invité surprise que je redoute le plus. Quand il vous rentre dedans, il n’y a pas grand-chose à faire à part déclarer sa journée en perte sur la plage la plus proche. Sauf que là notre traversée est déjà bien entamée et que nous sommes au large. Où que je jette mon regard, la terre n’a pas plus d’épaisseur qu’un gros trait de crayon. Il n’y a pas le choix. Clément a beau l’insulter, j’ai beau le maudire, rien de tout ceci n’y fait, le vent souffle effrontément. Je finis par l’ignorer. Je me dis que, peut-être, si je m’incline, alors la prochaine fois il préférera être la main qui me pousse. En attendant la douce sensation de la matinée n’est plus qu’un lointain souvenir. Chacun de mes coups de pagaie pénètre maladroitement dans l’eau. Je n’arrive pas à trouver mon rythme dans ces vagues indécises qui ne savent pas où aller. Un coup elles m’aspirent, un coup elles me rejettent ; un coup je dérive à droite, un autre à gauche. Ô malheur ! Je n’ai pas assez savouré quand tout était parfait. En plus de ne ressentir aucun plaisir, plus les minutes passent et plus j’ai impression que les vagues roulent sous mon kayak en me laissant à l’arrêt. Comme il est difficile d’apprécier soi-même sa vitesse sur la seule base de ses sensations, cela ne m’affole pas particulièrement. Pour savoir où j’en suis, je choisis un angle entre un point fixe et moi-même puis je reviens quelques dizaines de minutes plus tard pour voir comment il a évolué. J’évalue aussi la taille des arbres d’en face pour voir s’ils ont un peu grandi et avec l’expérience, j’arrive à estimer plutôt correctement ma vitesse sans avoir à regarder le GPS. Au bout d’une heure, à haleter dans les vagues, je m’extirpe de l’un de mes songes pour revenir à mes repères. Le point que j’avais pris ne semble pas avoir bougé ni les arbres avoir grossi, et pourtant je sais qu’après tout ce temps, on devrait voir la différence. Je sens qu’il y a un problème. Je me retourne pour voir l’île sur laquelle nous avons déjeuné. Effroi ! Elle est à un mile tout au plus. Après une heure ! Je crie à Clément qui se fait ballotter comme un fétu de paille :

– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ! Regarde l’île derrière, on n’avance pas.

– Pourquoi tu t’es retourné ?

– Pourquoi je me suis retourné ?

– Faut pas. Ça démoralise.

« Tout en disant cela, je vois qu’il rentre la tête dans le vent et donne un coup de pagaie énergique. Il semble me croire sur parole. Je soupçonne un courant contraire qui fraie sous notre coquille en plus du vent. Je commence à cogiter. Nous avançons seulement à un nœud, un nœud et demi (soit deux ou trois kilomètres heures) au lieu des deux et demi, trois de moyenne. À ce rythme la traversée qui devait durer deux heures s’est transformée en une traversée de cinq. Et encore dans l’hypothèse où les conditions veulent rester stables ce qui n’est pas le cas. L’état de la mer change constamment. Par moments les vagues grossissent subitement et se désordonnent rendant très difficile la navigation. Les vagues passent par-dessus mon kayak et me fouettent le visage. J’ai beau me dépêcher pour balayer l’eau sur ma jupe néoprène pour éviter qu’elle pénètre dans l’hiloire, rien n’y fait, mes fesses et le haut de mes cuisses se retrouvent rapidement dans l’eau. Mon kayak tangue déséquilibré par les ballottements d’eau à l’intérieur qui vont et viennent, d’un côté et de l’autre, à chaque coup de pagaie. Je m’arrête deux fois en une demi-heure de temps pour pomper une dizaine de litres. Si les conditions continuent de se dégrader, je crains qu’on ne soit incapable de rejoindre la côte et qu’il faille faire demi-tour. Je ne dis rien à Clément mais je doute. À d’autres moments les conditions se calment et l’espoir reprend. Il se passe plusieurs heures dans cet état incertain où la mer oscille entre vagues colériques et passages plus calmes. Les heures se déroulent. J’ai pour ligne de mire une petite crique. Je sais que Clément vise la même. Nous pagayons, à quelques mètres l’un de l’autre, sans parler, concentrés sur l’objectif. Elle est notre terre promise. Nous arrivons enfin sur la berge à 18 heures avec le soulagement des naufragés qui retrouvent la terre ferme. J’ai presque envie d’embrasser le sable. La traversée aura duré cinq heures. Le soleil n’a pas tout à fait disparu derrière les arbres. Nous nous installons sur la dernière zone ensoleillée de la plage et je dis à Clément :

– C’était juste.

– Un peu plus de vent ou de courant et on n’y arrivait pas. On aurait dû faire demi-tour.

Nous plantons la tente à la lisière entre la forêt et la plage, démarrons un grand feu et mangeons comme des affamés. »

Notre VHF nous a permis presque chaque jour d'avoir les prévisions météo (force du vent et hauteur des vagues). Les annonces nous ont très souvent inquiétés  mais la réalité était souvent bien moins terrible que prévu et nous n'a quasiment jamais entravé notre progression. Ce jour-là, à une étape de de notre arrivée à Juneau, le temps est terrible et nous sommes les plus heureux du monde de pouvoir nous reposer à l'abri dans notre cabane

La forêt réserve parfois de belles surprises, comme cette impressionnante chenille et son armure.

Cette mère grizzli se repose au bord de l'eau pendant que ses deux petits dorment un peu plus loin. Notre présence est tolérée mais essayer toute approche serait franchement déraisonnable. Son simple regard nous maintient à distance...

Cohabiter avec la faune sauvage : ours, baleines, lions de mer, loups…

Nous avons été extrêmement gâtés par nos rencontres avec la faune. Rien de ce que nous voulions voir ne nous a été dissimulé. Grizzlis, ours noirs, baleines à bosse, lions de mer, phoques, loups, aigles… nous avons tout vu avec une mention particulière pour les ours et les baleines que nous avons côtoyés à plusieurs reprises de très près. Le seul animal que nous n’ayons pas croisé est l’orque. Une prochaine fois.

S’agissant des dangers avec ces animaux qui concentraient une bonne part des peurs de nos proches avant le départ, retenons-en les principaux.

Tout d’abord les baleines à bosse

Nous les côtoierons de très près à plusieurs reprises dans le voyage. Certains pouvaient craindre qu’elles soient dangereuses en raison de leur taille et des sauts qu’elles peuvent faire, nous restons persuadés que malgré cela, les baleines savent très bien ce qu’elles font et où leurs corps passent. Passer à deux mètres de nos kayaks ou sauter une vingtaine de mètres derrière n’étaient à notre avis pas un hasard. Elles voulaient nous voir. Et nous aussi. Ce sont des animaux parfaitement inoffensifs même si leur taille est impressionnante.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« Quand j’arrive à son niveau, je tourne la tête et vois des jaillissements prodigieux sortir au loin. Des geysers propulsés à une dizaine de mètres au milieu de la mer. Un bruit de souffle monumental. Les baleines sont là. Il n’y en a pas une ou deux. Ce sont six… sept… huit baleines qui baignent à quelques centaines de mètres. Quand je pense que Clément se moquait de moi car je lui parlais du Work Channel depuis trois jours comme de la terre promise (de la mer promise ?). Nous l’avons bien trouvé notre nouveau monde : c’est le pays des baleines à bosse.

« Nous avançons progressivement vers un petit groupe qui folâtre à l’entrée du fjord quand trois d’entre elles prennent soudainement notre direction. Clément et moi nous regardons. Elles sont piles dans notre azimut. Elles plongent puis reparaissent successivement dans le contre-jour du soleil. La féerie du moment contraste avec une peur qui sourd. Que va-t-il se passer ? Allons-nous trembler devant leurs taches sombres immenses sous nos kayaks ? Avons-nous un risque d’être renversés ? Le bras du fjord est large d’une centaine de mètres mais s’écarter de leurs chemins ne garantirait pas de les éviter. Cela paraîtrait logique pourtant mais leur trajectoire ne l’est pas. Une fois sous l’eau, elles ressortent partout sauf à l’endroit où nous les anticipons. Il ne semble pas qu’il y ait de route tracée en dessous. Et malgré leurs quinze mètres et trente tonnes, ces géantes ne remuent pas plus d’eau qu’un canard. Impossible de les repérer avant qu’elles ne sortent. Il est donc inutile de dévier notre route. Elles passeront à côté de nous. Ou pas. Impossible à dire. Mon cœur s’accélère.

« Nous attendons vingt secondes… trente secondes… puis une minute. Puis… elles ressortent quelques mètres derrière nous. Elles ont fait une plus longue coulée. Pour nous éviter ? Celles-là s’évanouissent dans les eaux lointaines du fjord mais la parade n’est pour autant pas terminée. Des baleines surgissent de tous les côtés. Des souffles d’eau nous encerclent. Nous sommes fous d’excitation, ahuris d’assister à un tel spectacle. Quelque part sur la terre, deux kayakistes, seuls au Monde, assistent au plus incroyable des sommets, une rencontre de géants des mers, à une assemblée de baleines. »

Les lions de mer

On nous avait mis en garde plusieurs fois contre ces mammifères qui sont, certes, plus petit, mais pèsent tout de même jusqu’à une tonne et ont des dents comme des sabres. D’autant plus que les précautions venaient des kayakistes eux-mêmes. Les lions de mer sont des animaux territoriaux qui n’hésitent pas à se défendre. Nous en avons vu énormément. Ils sont en réalité plus craintifs que ce que nous aurions imaginé. Tant qu’on garde ses distances, il ne doit rien arriver.

Les loups

Nous avons vu un loup sur la berge et entendu une meute la nuit pas loin de la tente. Ce sont des animaux fascinants mais parfaitement inoffensifs dont l’homme n’a rien à craindre.

Les ours

Voilà l’objet de toutes les peurs. Tout le monde nous mettait en garde. C’est tout juste si nous n’avions pas l’impression que nous nous ferions croquer dès le premier kilomètre en kayak. En réalité, ils restent également plutôt craintifs. Nous en verrons à cinq reprises mais jamais sur notre camp.

Extrait du récit Kayak en terre sauvage :

« Nous le regardons longtemps. Lui, en revanche, ne daigne jamais nous adresser un regard pourtant je ne doute pas un seul instant qu’il sait que nous sommes là. Par moments, il lève le museau et renifle dans le vent. Chez bien des espèces, l’odorat est un meilleur informateur que la vision. Il n’y a guère que nos pauvres sens anémiés qui ne se reposent pas sur lui. Peu de temps après, c’est un énorme ours noir que l’on découvre à trois mètres de nous de l’autre côté de la rive. L’animal a beau être énorme et noir comme l’encre dans cet univers vert, nous l’avons vu par hasard. Je trouve stupéfiant la faculté qu’un animal aussi imposant, se fonde aussi bien dans son environnement. Il attrape lui aussi une victime et s’enfonce pour l’avaler.

« La journée défile, et rapidement, nous nous retrouvons en milieu d’après-midi. Il faut songer à partir car nous ne pouvons dormir ici. Lors de notre retour, nous apercevons de nouveau le grizzly nonchalant de ce matin. Nous reconnaissons sa façon de marcher avec les pattes arquées. Il mange toujours. En cette fin de saison où les saumons vont bientôt se faire plus rares, il fait action de gavage, attaquant, déchiquetant, dévorant, tout ce qui passe à portée de griffe. Ils avalent plusieurs dizaines de saumon par jour. Il en va de sa propre survie pour passer la prochaine hibernation. Nous le regardons quelques moments quand il décide de changer de rive en traversant sur un long tronc d’arbre qui enjambe le lit de la rivière. Il vient vers nous. Là encore il ne nous adresse pas un regard tout en sachant parfaitement que nous sommes là. Cela m’étonnerait qu’il ait raté les deux bipèdes puants. Il passe derrière une ronce. D’un coup on ne le voit plus. Il a disparu avec la même souplesse sidérante que l’ours noir. Il n’y a pas le moindre branchage qui remue, pourtant il n’est qu’à quelques mètres de nous. Seule une pente de deux mètres entre le chemin et la rive nous sépare. Par mesure de sécurité, nous reculons pour ne pas le surprendre si jamais il décidait de venir sur le chemin. Nous ferions partis des victimes à la tête arrachée. Très peu pour moi. D’autant plus que son saut est fort probable au regard du nombre d’excréments qui parsèment les planches en bois de notre chemin. Il y en a tous les dix mètres.

« Je le soupçonne de faire ses besoins ici comme une provocation pour dire : “voyez le chemin sur lequel vous marchez parce que vous êtes incapable de passer dans la forêt, eh bien ! ce sont mes chiottes”. Comme je n’aimerais pas déranger M. Grizzli dans ses affaires, nous nous éloignons. Mais soudain le grizzli coupe notre route à dix mètres, loin de là où nous l’imaginions. La rencontre nous surprend mais là encore aucun regard. Il passe de sa désormais nonchalance habituelle devant nous immobiles. Cela en deviendrait presque vexant si ce n’était à ce signe de dédain que l’on reconnaît le vrai prédateur. Il n’est la proie de personne dans ces forêts, il n’a peur de rien encore moins des deux drôles en face qui pèsent quasiment dix fois moins que lui. Il le sait bien, il est le plus fort. Nous le suivons puisqu’il ne dit rien même si nous veillons à lui laisser de l’espace. Certaines règles sont à respecter. Son extrême susceptibilité, quant à la violation de son intimité, en est une. Soit. Nous marchons trente mètres derrière lui avec la même décontraction que si nous marchions derrière une biche. Le moment est fabuleux. Nous en oublions que nous sommes derrière un animal qui a une force prodigieuse, des canines de tyrannosaure et qui court à soixante-dix kilomètres heures (soit plus vite qu’un cheval). Seulement sa désinvolture n’est qu’apparente. Au bout d’une centaine de mètres, il s’arrête. Ses épaules puissantes se tournent vers nous et l’animal nous jette enfin un regard. Trois petites secondes s’écoulent où nous nous figeons. Sa posture et son œil parlent aussi clairement que des mots : « Assez joué maintenant. Laissez-moi tranquille. ». Quand une puissance de la Nature vous lance un ultimatum, vous obéissez. Il ne faut pas trop en demander. Je le regarde s’enfoncer dans la forêt, sans regret, traversé de l’euphorie, d’avoir un temps partagé l’après-midi d’un grizzli.»

 

 Comme souvent, l'arrivée est un savant mélange d'émotion, entre la satisfaction du projet accompli, le  soulagement de son bon déroulement, mais aussi un pincement au cœur de réaliser que ce projet qui a occupé nos jours et nos nuits soit maintenant terminé. Partager ce périple, transmettre notre expérience, donner envie aux autres de partir et construire d'autres projets sont les meilleurs façons de bien vivre une arrivée...

Arrivée officielle au pont d'entrée à Juneau sur le Gastineau channel, après 42 jours et un peu plus de mille kilomètres d'expédition. Notre dernière journée aura sans doute été la plus mauvaise en terme de conditions météo et pour rendre un peu plus terrible cette fin, le gouvernail d'Alexandre a cassé juste au milieu de notre dernière traversée. Une belle façon de boucler cette expédition

REMERCIEMENTS

Nous voulons remercier l’ensemble de nos partenaires sans lesquels ce voyage n’aurait pas été possible :

  • LES BOURSES EXPÉ ORGANISÉES PAR  EXPÉ : Les Bourses Expé sont organisées depuis 1993 par la société Expé, avec le soutien de la FFCAM, Petzl, Beal, Adidas, Icebreaker, Julbo, Katadyn group, Vertical, Zulupack, de Montagnes Magazine et Spéléo Mag, et des Rencontres du cinéma de montagne de Grenoble et du Festival d’Autrans, les Bourses Expé aident les projets d’expéditions originales dans les sports de montagne…
  • COX & KINGS : l’une des plus anciennes compagnies de voyage du Monde. Elle a choisi de suivre notre périple dans le cadre de la création de sa nouvelle plateforme aventure Trip 360°. Leur aide, leur gentillesse et leurs conseils nous ont permis d’avoir très vite l’assurance de partir et d’avoir une communication large de notre projet.
  • LES BOURSES LABALETTE AVENTURE

Les Bourses Expé sont organisées par la société Expé, avec le soutien de :

SAS Expé-Spélémat, • www.expe.fr • Tél. 04 76 36 02 67 • e-mail : expe@expe.fr • mentions légales

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