Bourses Expé 2017

récit d'expédition [lauréats BOURSES 2014]

Ouverture au Boktoh Central 6076 m

Alpinisme exploratoire autour du glacier Yamatari

NÉPAL - octobre-novembre 2014

Vue depuis le camp de base du Boktoh

L'ÉQUIPE

 

Jonathan Crison, 28 ans,

 

Hélias Millerioux,26 ans,

 

Rémi Sfilio, 34 ans

 

 

Notre équipe (Hélias Milerioux, Rémi Sfilio et Jonathan Crison) est partie à l’automne 2014 dans la région du Kangchenjunga (Népal) pour tenter de gravir le Boktoh Central, un sommet vierge culminant à 6.076m.

L’équipe parviendra à ce sommet le 1er novembre, par un nouvel itinéraire en versant nord de la montagne. La voie appelée « Nyunchutui et la snow cougar » est une voie de 1.500m, avec des difficultés jusqu’à 5+/6 en glace et M5 en mixte. 3 jours auront été nécessaires pour rallier le sommet depuis le camp de base avancé. La descente s’est effectuée versant sud, également par un nouvel itinéraire.

Du Sikkim au Népal

 

Notre équipe est composée de Hélias, Rémi et Jonathan. Nous sommes tous trois guides de haute montagne et avons déjà une petite expérience des expéditions lointaines.

Hélias et Jonathan sont amis depuis leur passage en équipe nationale d’alpinisme et sont déjà partis en expé dans le massif des Kichatna (Alaska) ensemble. Rémi et Hélias sont déjà partis au Denali (Alaska) ensemble. Tous trois avions envie de repartir en expé dans un coin peu exploré du globe, si possible sur un sommet vierge avec une belle face technique à grimper en style alpin… Les moyens étant aussi importants que l’objectif final.

Notre projet initial était un sommet vierge du Sikkim (Inde), le Chombu, dont le nom et l’intérêt nous avaient été soufflés par les récits d’alpinistes et explorateurs britanniques.

Le Sikkim a l’air d’un eldorado en matière d’alpinisme exploratoire… Et nous allons vite comprendre pourquoi : les autorités locales ne délivrent de permis d’ascension que pour 5 sommets prédéfinis par an. Malgré notre sens des relations internationales inégalé et nos compétences diplomatiques de haut vol nous ne parvenons pas à décocher de permis.

Tant pis, nous nous résignons à chercher une alternative chacun de notre côté… Parmi les destinations correspondant à nos attentes nous trouvons des spots plein d’intérêt en Afghanistan et au Tibet… Inutile d’écrire qu’entre autorisations administratives et familiales, on n’est pas encore dans l’avion, encore moins sur un sommet…

Au final, en discutant ici et là avec certains collègues spécialistes d’expés, on comprend qu’au Népal, du côté du Kangchenjunga « tout n’aurait pas été fait ». En grattant de plus près avec Google Earth et en échangeant avec quelques locaux, on trouve effectivement une zone qui semblerait convenir à nos attentes.

Non loin des fameux « Kanch » et Jannu, le bassin du glacier du Dudh Pokhari (ou Yamatari) semble offrir quelques beaux sommets aux amateurs de coin sauvage. Parmi eux, le Boktoh se distingue par l’ampleur et la raideur de sa face nord… Le sommet Est a déjà été gravi par le sud mais le sommet central demeurerait vierge.

On ne trouve que très peu d’information sur le coin, et les rares photos et infos glanées sur le net ne nous aident pas tellement. En même temps on l’a un peu cherché.

 

Départ pour Katmandou

 

Nous partons donc le 6 octobre de Genève pour Katmandou, après une escale à Doha (Qatar). Le vol se déroule sans encombre. Nous restons 2 jours à Katmandou pour régler les problèmes administratifs restants, et effectuer les derniers achats avant notre départ. Nous avons fait le choix de ne pas prendre de cuisinier pour notre expé. Nous devons donc acheter pas mal de nourriture et de gaz pour les semaines à venir.

Notre sommet se situe dans la « Kangchenjunga conservation area », une zone protégée où le tourisme est très réglementé. Tous les treks sont sujets à permis, et un guide népalais au minimum doit accompagner les expéditions.

Sangue Sherpa, notre guide de 22 ans, était encore porteur il y a peu de temps. Nous apprenons d’ailleurs qu’il était porteur pour une expé de copains il y a 2 ans !

Nous partons le 11 octobre pour Taplejung, petite ville à l‘Est du Népal qui sera le départ de notre trekking d’approche. Nous rejoignons Taplejung après 16 heures de bus et 10 heures de jeep (à 19 dans une 9 place…) Sangue a recruté 5 porteurs en arrivant à Taplejung. Au matin du 13 octobre, nous quittons Taplejung à pied.

 

Marche d’approche vers Ghunsa

 

On n’est pas mécontent de se dégourdir enfin les jambes. Nous allons marcher 4 jours avant d’atteindre Ghunsa, le village d’altitude à 3.500m qui nous servira de camp de base. Nous n’apercevons les montagnes qu’au bout de 3 jours de marche dans la jungle et les rizières.

Un violent orage éclate au cours d’une de ces nuits. Des trombes d’eaux s’abattent sur le toit qui nous abrite. Nous apprendrons quelques jours plus tard que ce même orage a eu des conséquences dramatiques à quelques kilomètres de là, du côté des Annapurna.

Arrivés à Ghunsa, malgré notre impatience de découvrir la montagne, nous prenons une journée de repos avant de partir pour notre phase d’acclimatation et de repérage.

Nous quittons le village le 18 octobre pour découvrir pour la première fois la face sous un ciel nébuleux.

Nous installons un 1er camp (qui sera notre camp de base avancé) au bord du lac sacré de Dudh Pokhari, à 4.500m. Le coin est agréable pour un camp de base sur une moraine! Nous sommes face à notre objectif et commençons à émettre des plans, à tracer des lignes hypothétiques sur les photos.

Nous essuyons un petit orage et nous levons avec une dizaine de cm de neige fraîche le lendemain… Décidément la mousson a l’air tardive cette année, ce qui n’arrange pas vraiment nos plans!

 

Acclimatation

 

Nous avons pris le parti de nous acclimater lentement, en montant environ 500m de dénivelé par jours. On a décidé de monter jusqu’à un col à 5.400m en face de notre objectif et d’y rester 2 nuits. Ce choix nous permettra d’observer au mieux la face et de commencer à l’apprivoiser : imaginer les lignes et les accès, sentir sa respiration : est-ce qu’il y a des coulées de neige ? Des chutes de pierres ? Prend-elle le soleil, le vent dépose-t-il de la neige ?.. On étudie ce qui est envisageable ou à proscrire…

Nous atteignons ce col après un bivouac intermédiaire vers 5.000m. Nous passons ensuite les 2 journées suivantes à bouquiner, « jumeler » et prendre des photos de la face, grimper vers un promontoire au-dessus du camp…

Nous avons repéré 3 lignes sur le Boktoh. Nous en laissons une de côté, la jugeant trop exposée aux chutes de sérac. Le choix entre les deux autres n’est pas évident, chacune étant aussi belle que l’autre… Nous portons finalement notre choix sur une ligne de goulotte suivie d’une arête menant au sommet du Boktoh central.

Pour ce qui est de la descente, nous pouvons soit traverser jusqu’au Boktoh central et redescendre la voie normale historique du versant sud, soit redescendre par le même itinéraire, soit descendre à vue par un nouvel itinéraire versant sud, si le terrain le permet.

Nous redescendons ensuite nous reposer 2 jours à Ghunsa, où la faible altitude et l’hospitalité nous permettent de « nous refaire une santé ».

 

Première tentative

 

Le 25 octobre, la météo pour les prochains jours annonce des basses pressions, un temps variable avec des averses de neige. Ce n’est pas affreux mais pas terrible non plus… On se décide à tenter le coup et nous voici repartis vers notre camp de base avancé où nous avons laissé au préalable pas mal de matos.

Notre stratégie est de partir très tôt, pour tenter de passer les difficultés de la goulotte en une journée, pour bivouaquer sur l’arrête et continuer ensuite vers le sommet.

On estime qu’il y a environ 800m de goulotte technique. Ça à l’air raide mais, ayant vu la montagne de face, on se dit que ça l’est peut-être moins que ça en a l’air… Avec ces données, on compte arriver à sortir de la goulotte en une journée.

En arrivant au camp, il neigeote… Premières interrogations… A 2 heures du matin, heure du départ, il neige franchement. On était prêt à grimper sous quelques flocons mais pas sous des coulées de neige ! On attend, on discute et c’est le retour dans nos duvets puis quelques heures plus tard vers le village.

 

 

On scrute la météo

 

Les quelques jours suivant, on scrute la météo, et on attend avec impatience les bulletins du téléphone satellite qui ont du mal à arriver. On s’offre un petit aller/retour à notre camp de base avancé pour aller cacher nos rations, car nous craignons qu’elles servent à agrémenter le régime alimentaire du Nyunchutui, (le léopard des neiges dont quelques rares spécimens au monde sont présents dans le coin)… Ce n’est pas qu’on ne les aime pas ces gros chats, mais déjà qu’on ne mange pas grand-chose en expé…

La météo annonce encore quelques averses de neige mais surtout du vent violent en altitude. Les jours passent et se mettent au beau… Les sommets voisins n’ont pas l’air de beaucoup fumer… Nous voici confrontés à un nouveau dilemme : on suit nos routeurs ou on tente. Un appel à un ami fini de nous décider suite à nos observations : pour lui c’est beau et peu de vent pour les 5 prochains jours : feu !

 

Tentative

 

Le 29 octobre, nous remontons donc à notre camp de base avancé. Cette fois, nous décidons de partir plus tôt et mettons les voiles vers minuit… Sous un ciel étoilé cette fois.

Il nous faudra environ 2 heures pour traverser le glacier et rejoindre la rimaye vers 4.600m. Une pente de neige et glace de 300m nous permettra d’atteindre les premières difficultés au lever du jour.

La stratégie en himalayisme technique c’est « on grimpe en s’économisant les premiers jours et on donne tout le dernier ». Au final, on aura fait strictement l’inverse. On ne sait pas si c’est ce qu’il fallait faire, mais au vu de la configuration de la face, c’est la stratégie qui nous semblait la meilleure (l’altitude raisonnable aidant), et au final ça a marché.

Rémi grimpe une raide longueur de glace plaquée (du 5 environ). Pour optimiser la grimpe, nous avons fait un sac léger pour le grimpeur de tête et deux sacs lourds pour les seconds. Avec ce principe nous avons renoncé à rendre une corde de hissage. Pour cette longueur Rémi hisse le sac sur un brin et Hélias et Jonathan grimpe sur l’autre brin. Pas évident sous les spindrif qui nous rafraîchissent régulièrement… On nous avait prévenus qu’au Népal, en face Nord, il pouvait faire très froid : voilà qui se confirme à présent.

 

Un verrou mixte

 

Nous continuons notre progression par des longueurs de glace et de mixte jusqu’à buter sur un dièdre très raide. Nous avions repéré ce verrou à la jumelle et ce dernier nous avait pas mal interrogés.

Ce bastion sera le passage clé de la voie : des cheminées gelées, de la glace plaquée, du mixte délicat, des ressauts de glace très raide et des protections aléatoires nous éprouvent physiquement et nerveusement… D’autant plus que l’altitude commence à se faire sentir et que la nuit nous a rattrapés dans ces longueurs.

Une dernière pente de d’une trentaine de mètres doit nous conduire au faîtage de l’arête. Cette partie théoriquement facile nous prend quasiment autant de temps que les longueurs techniques : la neige récemment tombée ne transforme pas sous cette orientation et à cette altitude et nous devons brasser dans une neige inconsistante. Un pas en avant, deux en arrière !

 

Premier bivouac

 

Nous atteignons le 1er bivouac visé à 5.600m, 23 heures après avoir quitté le précédent, et grimpé 950m de goulotte technique avec des passages flirtant avec le 6e degré en glace et le M5 en mixte. Nous sommes rincés et déshydratés…

On s’organise pour terrasser une plateforme, installer notre petite tente 2 places et faire fondre de la neige. Nous pouvons enfin nous endormir pour quelques heures de sommeil réparateur à 2 heures du matin.

Nous mettons au point une technique plus efficace que n’importe quel somnifère pour trouver le sommeil. Avec le froid et pour économiser le gaz nous faisons fonctionner le réchaud dans la tente, la montée du monoxyde de carbone et la fatigue nous valent une bonne somnolence.

Réveil pas évident à 6 heures Préparation au ralenti. Nous décollons au final vers 8 h 30, après avoir repéré la suite du programme.

 

On a l’impression de ne pas avancer

 

Nous décidons de contourner un ressaut rocheux sur l’arête, en redescendant d’une centaine de mètres versant sud pour rejoindre un glacier suspendu, en le traversant puis en rejoignant l’arête par un couloir et des pentes de mixte.

On a l’impression de ne pas avancer, et on mesure le chemin restant pour le sommet… Puis la machine humaine se réchauffe et après ces 400m de mixte nous rejoignons à nouveau notre arête vers 14 heures.

Nous poursuivons cette arête de neige esthétique mais pénible et exposée en raison de la neige inconstante. Les techniques d’assurage par « saut de l’autre côté de l’arête en cas de chute » nous semblent tout à coup bien théoriques…

 

Deuxième bivouac

 

Vers 17 heures, nous atteignons un petit plateau glaciaire marquant la fin de l’arête et installons notre bivouac, à 6.000m. 2 km d’arête nous séparent du sommet du Boktoh Est. Nous abandonnons l’idée de traverser jusqu’à ce sommet au vu des conditions de neige rencontrées. Nous décidons d’atteindre le sommet central, apparemment non grimpé auparavant. Nous avons toutefois de sérieuses interrogations sur la descente. La descente par l’itinéraire de montée ne semble vraiment pas simple… Nous essayons de repérer une éventuelle descente versant sud à partir de ce plateau, sans succès.

 

Sommet !

 

Le lendemain nous laissons nos affaires au bivouac et partons légers pour un aller-retour vers le sommet que nous atteignons vers 9 heures On est super-content mais nous repensons rapidement au problème de la descente toujours pas résolu. On se sent un peu comme un chat qui vient de grimper dans un arbre et qui se demande bien comment il va redescendre. Sauf que là ça ne sert pas à grand-chose de miauler, même très fort.

 

Redescendre…

 

Finalement, du sommet, on discerne sur le versant sud un plateau glaciaire qui semble conduire à un éperon orienté vers le col du Lapsang La, un col à 5.100m. Avec un peu de chance, cet éperon nous ramènerait à ce col…

Nous décidons de tenter notre chance par cet itinéraire. Nous descendons 300m d’ice flut jusqu’au plateau que nous traversons lentement. Du haut de l’éperon, ce n’est encore pas gagné. Il y en fait plusieurs systèmes d’arêtes qui descendent vers la vallée. On se retrouve un peu comme dans un labyrinthe avec à chaque fois plusieurs possibilités mais une seule solution…

Au final, la descente déroule carrément : beaucoup de désescalade, quelques rappels et un beau couloir de neige nous ramènent au col vers 16 heures : nous n’y croyons pas, car nous pensions que nous bivouaquerions inévitablement dans la descente.

Ghunsa et ses Dals Bat ne sont plus qu’à 6 heures de marche…

La perspective de nos lyophilisés et de nos repas genre poudre slim fast ne nous alléchant pas plus que ça, nous décidons de poursuivre jusqu’au village. Non sans assurer notre DalBat par un coup de fil à nos amis Népalais…

Normalement cette partie de la balade doit dérouler. La nuit et l’odeur de l’écurie aidant, nous perdons quand même le vague sentier, et devons encore traverser quelques rivières avec de l’eau jusqu’à la taille et jouer les débroussailleurs dans la forêt. Évitant à 2 doigts le mauvais bivouac à une demi-heure du village, nous arrivons finalement à ce dernier vers 23 heures…

 

Victimes du sommet

 

La réussite du sommet n’est pourtant pas une bonne nouvelle pour tout le monde. Le lendemain, nous savourons notre sommet avec quelques poulets qui traînaient par là. Le chicken sumit est grandement apprécié…

Après deux jours de repos, il nous reste 3 jours avant notre départ. Nous profitons de ces journées pour faire un tour dans une vallée parallèle à la nôtre et faire quelques repérages pour d’éventuels prochains projets. C’est souvent ainsi, une montagne en appelle une autre…

Les 6 semaines d’expé prévues n’auront pas été de trop puisque nous devons à présent rentrer sur Katmandou, en faisant le chemin à l’envers : les jours de trek, les 10 heures de jeep et les 16 heures de bus collectif, avec cette fois une pause visite de Illam, les plus belles plantations de thé du Népal. Ce décor sert souvent de toile de fond aux scénarios à l’eau de rose des films et clips népalais. À présent on ne comprend toujours rien aux dialogues des films népalais, mais on commence à comprendre où ça se passe…

Le retour en France se fait ensuite sans encombre et nous rentrons heureux d’avoir vécu une belle aventure. Enfin, sans encombre ou presque, car 3 jours plus tard on se retrouve tous les 3 bien malades à la maison alors que nous n’avions eu aucun problème au Népal…

 

 

 

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