Bourses Expé 2017

récit d'expédition [lauréats BOURSES 2012]

Koroc, Grand Nord

Expédition naturaliste dans le wilderness

CANADA - 4 mai au 30 juin 2012

16 juillet. Magnifique chute de la rivière koroc au soleil couchant. Monts Torngat. Nunavik.

L'ÉQUIPE

 

Benjamin Dy,

29 ans, biologiste, kayakiste, trekkeur, 35520 La Chapelle des Fougeretz

 

 

Simon Barbarit,

29 ans, journaliste,

trekkeur, Paris

 

Bruno Vanasse,

42 ans, spécialiste kayak et rafting, descente en eaux vives, Québec

 

Benjamin Mulliez,

31 ans, décorateur, trekkeur,

Bordeaux

 

Synthèse du projet original
et résumé des résultats obtenus par l’expédition.

Originellement, ce projet consistait à explorer la chaîne de montagnes des monts Torngat (d’est en ouest) située au nord du Labrador et du Québec, soit dans la partie septentrionale des régions communément appelées Nunavik et Nunatsiavut. Le point de départ se situait à la source de la rivière Koroc afin de pouvoir transporter le matériel nécessaire à l’expédition et de s’arrêter aux endroits d’intérêt écologique et paysager remarquable, afin d’explorer par des randos cet écosystème montagnard arctique méconnu. De nombreuses espèces endémiques comme le caribou montagnard des monts Torngat et l’ours noir du même nom sont présents dans ces vallées. Nous espérions également apercevoir le mythique loup du Labrador, plus massif et large que le loup gris et arctique, qui vit sur les hauts plateaux. Malheureusement, pour ce dernier, nous n’avons observé que les pistes laissées dans les dunes de sables datant de l’érosion de la dernière ère glaciaire, et désormais visibles suite au retrait des eaux du lac qui s’était formé là il y à quelques milliers d’années. L’observation de la faune, dans cette immensité sauvage, a été difficile. Des centaines d’indices de présence comme des traces, des panaches au sol, témoignaient de la présence de l’ours noirs, polaire, loup gris et du Labrador, lièvre arctique, lagopèdes alpins et caribous montagnards. Nous avons observé de nombreuses compagnies de lagopèdes alpins, des dizaines d’ours noirs des Monts Torngat et quelques caribous montagnards extrêmement furtifs, craignant loups et Inuits qui chassent depuis des temps ancestraux sur ces territoires. L’ours polaire, qui règne sur ces lieux de bout du monde, a été observé une fois depuis l’avion de brousse que nous avions affrété pour nous rendre sur le plateau de la rivière Koroc. Nous avons réalisé de très nombreux randos, sur des sommets allant jusqu’à 1450 mètres d’altitude et de nombreux plateaux. Le climat arctique et montagnard a fait osciller les températures entre 2 et 28 degrés Celsius. L’équipe était merveilleusement composée et ce fut une expérience sociale très riche si loin du reste du monde. À part au village Inuit de Kujjuak, la capitale du Nunavik, au début et à la fin du voyage, et au village Inuit de Kangiqsualujjuaq dans la baie d’Ungava, nous n’avons croisé aucun être humain. Une nature à l’état pur. Des montagnes érodées où affleure un des boucliers rocheux les plus anciens répertoriés sur terre, 3,9 milliard d’années.

Compte rendu chronologique de l’expédition

 

29 juin 2012. Je monte après une dernière embrassade dans le bus Québec – Montréal de 10 h 30. Simon Barabarit, mon ami de très long date, est arrivé hier au Canada en provenance de Paris, sa ville fétiche depuis 10 ans. Ben (Benjamin Mulliez), doit être actuellement dans l’avion après un trajet Bordeaux – Paris express. Je suis chargé comme une mule. 2 caisses pelican 1600 de 15 et 16 kg. L’une contient un EOS 1D Mark III, Mark IV, un 500 mm F/4, un 70-200 mm F/4, un 17-40 mm F/4, un videur de carte mémoire autonome de 112 giga et un multiplicateur 1.4. L’autre contient un panneau solaire et une batterie d’environ 1 kilo avec des adaptateurs pour brancher des batteries et un ordinateur portable MAC qui accompagne Simon. Un disque dur lacie de 1 To, un trépied, des têtes, des déclencheurs, des filtres, du matériel d’entretien… Dans mon sac à dos j’ai tout ce dont j’ai besoin en vêtements et équipements de camping pour passer un mois en milieu sauvage arctique isolé. Une originalité trône en son sommet; 3 tentes 4 saisons TGV 2 places. Je me suis chargé d’en  acheter une pour Simon et une pour Ben. Ces deux là manquent d’expérience en excursions sauvages de long cours et je me méfie du climat montagnard arctique des monts Torngat même en plein été. À peine je descends du bus que Simon m’alpague. Je l’ai vu l’année dernière mais il a encore changé. Mes allers/retours entre la capitale bretonne rennaise et Québec ne m’ont pas laissé beaucoup de temps à autre chose que mes activités de biologiste. Taxi, hôtel, déchargement, bière et rigolade. 3 h 00.

 

30 juin. Vérification du matériel vidéo et photographique dans la chambre d’hôtel. Une panne de micro et un matelas de sol à remplacer. Ben est arrivé. Guillaume (Guillaume Lafleur) est en préparation et nous rejoint demain à l’hôtel pour se poser chez lui une journée afin de finir les préparatifs.  Ben, Simon et Guillaume ne se connaissent pas. En effet, je suis le seul à connaître mes 3 coéquipiers. Simon depuis 15 ans, Ben et Guillaume depuis à peine un an. Ils m’ont fait confiance pour cette aventure qui anime en chacun de nous une volonté personnelle. Ben, l’envie d’en démordre avec les fantasmes qu’il nourrit depuis son enfance sur le grand nord canadien. Guillaume, l’envie folle de découvrir l’eau vive de la rivière Koroc. Une rivière très difficile d’accès. Je suis personnellement obsédé depuis 1 an et demi par l’inspiration d’aller photographier cet écosystème montagnard arctique mythique et méconnu. En effet, les conditions climatiques et les sols spécifiques, encaissés dans ces vallées glaciaires, facilitent l’implantation d’une végétation boréale et d’une faune unique en son genre. Je pense au loup du Labrador, aux caribous montagnards et ours noirs des Monts Torngat. Des espèces endémiques. Simon à été emballé par mon récit de projet et je n’ai pas eu beaucoup de difficulté à le faire adhérer, caméra au poing.

 

1er juillet. 9 h. Voilà Guillaume. Nous chargeons la voiture et nous fonçons jusque chez lui. Nous regardons Google Earth longuement, nous prévoyons les randos, nous finissons de programmer les GPS, nous présageons les jours de descente pour avancer tranquillement au sein de ces 200 kilomètres de vallées sauvages pour en rater le moins possible. Nous ne nous faisons pas beaucoup d’illusion, les distances, les cols, sont disproportionnés. Nous nous attarderons au mieux sur 1/1000ème du territoire. Immense et sauvage, définissent très bien l’arctique canadien. Même si chacun de nous peut emmener 40 kilos de bagages pour le premier vol vers Kujjuak, la capitale du Nunavik dans l’arctique Québécois, une partie du matériel est partie il y a une quinzaine de jours et nous attend dans un entrepôt de FirstAir, la compagnie aérienne principale de l’arctique. Il s’agit principalement du matériel de navigation (1 Raft et 2 kayaks gonflables), du matériel de bivouac et une petite réserve de nourriture lyophilisée. Nous veillons tard et rêvons.

 

2 juillet. Lever 7 h. Un petit déjeuner rapide. C’est le grand jour.  Les sacs sont dans le coffre et nous roulons  vers l’aéroport international de Montréal. L’ambiance est guerrière et le petit soleil matinal de juillet finit de nous enthousiasmer. On décharge, 11 h 20. Il nous reste un peu plus d’une heure pour enregistrer. Nous ne trouvons pas le comptoir de la compagnie. Un doute tenace ne me lâche plus depuis quelques minutes. 12 h 30, 12 h 30, 12 h 30… oui mais à Kujjuak ! L’avion a décollé à 10 h 00 ! Je ne veux pas y croire. Un puissant malaise s’empare de moi. Des mois que je travaille sur ce projet, et incapable de prendre le 1er avion ! J’ai besoin de m’isoler. Je sors de l’aéroport, me réfugie sous un parapet de béton et m’assois dans un amas de graviers. Je reste là un moment. Les billets pour l’Arctique sont hors de prix et une grande partie de ceux-ci sont commandités par la compagnie. Le plein tarif pour nous 4 est inenvisageable. Je pense également à l’avion de brousse, ce charter si crucial qui nous attend le lendemain matin dans la capitale du nord, encore plus cher, et qui ne nous verra pas. Je reste un moment ici en me disant que c’est déjà la fin, que l’humain est de toute façon perdu et que finalement, vu les capacités mentales et d’organisation de l’équipe, la bénédiction a parlé d’elle-même. Ce projet était voué à faire des orphelins de toute façon. C’est peut-être mieux comme ça. Je vois le positif. Je sors de ma poussière vers 12 h 30 et rejoins Simon assis sur une pile de bagages dans l’aérogare. J’ai perdu la map. Je respire le plus calmement possible. Sim comprend mon malaise et reste aux petits soins. Ben et Guillaume font des pieds et des mains pour transférer les billets. Il y a de la place pour le lendemain même heure. Confirmation dans l’après-midi. Nous nous écroulons sur un sofa d’une chambre d’hôtel à Dorval entre deux autoroutes bruyantes en banlieue de Montréal. Cette fois nous sommes ensemble, affairés, et nos esprits focalisés sur cette aventure qui nous a déjà dépassés. Nous y sommes.

 

3 juillet. Enregistrement décollage. Droit vers le nord. Zone tempérée, boréale, subarctique, toundra. Je vois par le hublot la Baie d’Ungava. 1ère étape. À peine sortis de l’avion nous allons vérifier l’état du matériel préalablement envoyé et stocké dans les entrepôts de la compagnie. Nous n’avons même pas eu le temps d’annuler le charter mais cette fois l’organisation du nord est souple. Les imprévus font légion ici. C’est leur royaume. Décollage officiel demain matin 8 h 00. Le soir venu, nous profitons  une dernière fois de l’eau courante et de l’électricité. Recharge de batteries. Appareils photo, cameras tout est ok. Mais où est la batterie du téléphone satellite ? Les 4 caisses Pelican sont vidées une fois, deux fois, lapin ! Plus de batterie pour l’Irridium. Pas de téléphone satellite, pas d’expé. C’est une folie. Retour à la case départ. Dans cette capitale du nord de 1500 habitants, pour la plupart Inuits, une batterie d’Irridium 9555 c’est, c’est comment vous dire ? Guillaume pense à un ami qui pourrait lui en envoyer une de Montréal dans un délai de 24 ou 48 heures… Cette fois-ci, je suis rempli d’inquiétude. L’effet boule de neige sur les évènements est visible. Je vois Simon et Ben, déjà perdus dans ce village, fraichement arrivés de grosses villes françaises, qui n’ont en réalité aucune idée où nous allons. Je me demande réellement ce que nous sommes en train de faire. Ville du nord dit urgence aérienne et administration gouvernementale quelque part. Je pense à l’hôpital. À la pénombre tombante, nous courrons Kujjuak dans tous les sens pour trouver un téléphone satellite. Ce sera la corporation Makivik qui nous viendra en aide en nous prêtant un téléphone disponible. J’espère que les « petits » imprévus vont s’arrêter.

 

4 juillet. 7 h. Nous chargeons notre matériel dans le charter. 2 pilotes et nous 4 pour 2 h 00 de vol et rallier le plateau arctique de la rivière Koroc dans les monts Torngat, au nord du Labrador, dans les confins sauvages du Nunatsiavut. Une chaîne de montagne s’élève progressivement sous l’appareil. Je lâche prise. Maintenant peu importe. Une vaste zone de toundra dégagée en contrebas d’une falaise de plusieurs centaines de mètres est propice à un atterrissage. Un tour de reconnaissance, nous basculons sur le côté Labrador en tournant au dessus d’une vallée dans laquelle nous avons le temps d’apercevoir un ours polaire, et nous atterrissons. Bien. Un ours polaire à moins de 3 kilomètres et un mince filet d’eau à environ 800 mètres de là, source de la rivière Koroc. Je ne veux pas entendre parler de cet ours, nous sortons le matériel et nous descendons 10 kilomètres de rivière. Il sera à une distance plus raisonnable. Nous prospecterons les vallées du Labrador en remontant les versants plus tard. Le Nunatsiavut est limitrophe de la vallée que nous allons emprunter sur les 60 premiers kilomètres. Le charter décolle et le silence s’installe. L’œil rivé sur le bout de la vallée, nous entamons un long portage. Nous avons une petite tonne de matériel avec nous et avant qu’elle ne flotte, il faut la porter. Un fusil et quelques balles dans l’herbe regardent nos allers – retours, à mi-parcours. Nous sommes désormais dans les limites du dernier et immense parc national du Canada qui est officiellement ouvert depuis tout récemment. L’obtention de la reconnaissance de la Royal Canadian Geographic Society pour cette expédition m’a permis de négocier une dérogation et nous passer des services d’un guide inuit, désormais seul autorisé à porter une arme sur ces territoires autochtones. Le cas devra être complètement désespéré pour s’en servir mais je suis content qu’il soit là. Nous avons tous des bear banger chargés de fusées explosives dans les poches. 5 % du voyage est  à risque. La côte maritime du Labrador, les veines terrestres du fond des fjords, ainsi que la baie d’Ungava, à 200 km de là vers l’ouest. Je suis persuadé que cette arme ne nous servira pas. Nous mettons à l’eau après avoir gonflé kayak et raft. 8 kilomètres en tirant les embarcations qui raclent le sable dans un filet d’eau d’à peine 3 mètres de large. Premier bivouac dans un nuage de moustiques qui nécessite immédiatement insectifuge puissant et moustiquaires de corps intégrales. De gros nuages s’agrippent au sommet des montagnes et la toundra s’obscurcit rapidement. Ça picote. Il doit faire 5 degrés.

 

5 juillet. Nous repartons sur la rivière. L’empressement de la veille ne nous a pas permis de nous positionner stratégiquement pour entamer des randos en milieux montagnards. Tourbières et ruisseaux surgissent de nulle part. Impraticable. 5 kilomètres plus bas un beau virage rempli de dunes où s’engouffre notre « ruisseau rivière », nous accueille. Un large plateau toundrique s’ouvre devant nous et j’entrevois des plateaux alpins sur la droite qui vont nous donner accès aux sommets environnants, et à certaines vallées glaciaires du côté Labrador. Nous posons le camp. Il est 11 h  du matin et la pénombre ne viendra pas avant 23 h 30. Nous entamons un premier rando. L’ascension est aisée dans la toundra et nous atteignons le premier plateau après environ 3 heures de marche. 1 h 30 plus tard, nous basculons d’un large col vers une superbe vallée du Nunatsiavut. Le décor est lunaire. Montagnes abruptes, toundra, les contrastes sont saisissants. Les montagnes sont grises, noires, marrons fer. Unique. Une beauté à couper le souffle. Immense sentiment de satisfaction. Je fais des images et le temps tourne. Il est temps de redescendre. Je suis léger et vivant. Nous arrivons au camp près de la rivière après avoir surpris deux ours noirs sur un plateau. La pluie commence à tomber alors que les sommets étaient dégagés il y a peine 2 heures. Je suis impressionné par le déluge qui s’abat soudainement. Je me relève même pour fixer de nouveaux piquets sur les cordes de ma tente qui plie au gré des bourrasques.

 

6 juillet. Après 3 heures à écouter la pluie tomber, je me décide à glisser un coup d’œil dehors. Je sais instinctivement qu’il est impossible de faire quoi que se soit de la journée. Je ne reconnais rien de l’environnement que j’ai laissé hier. La rivière fait 20 mètres de large. Il fait nuit en plein jour et un petit ruisseau coule du plateau dans les dunes en passant sous ma tente et celle de Simon. Le ruissellement dans la toundra et sur le roc montagneux est intense et la rivière fluctue donc au gré des précipitations. Pas de répit de la journée avec la météo. Nous bougerons seulement les tentes en lieu sûr, un promontoire de végétation herbacée où l’eau s’infiltre. Déluge général. Nous montons une toile dans les dunes sous laquelle nous nous faisons café et repas. Deuxième nuit de folie mais les tentes sont étanches et très bien amarrées.

 

7 juillet. La rivière fait 30 mètres. Il pleut moins. Nous partons en rando de l’autre côté de la vallée en traversant d’abord avec les kayaks. Des milliers de litres d’eau ruissellent dans la végétation rabougrie des versants. Le sol est ponctuellement jonché de panache de caribous montagnards, parfois imposants, dont j’ai déjà observé des couloirs de migration et des traces. Cette espèce plus massive que sa cousine toundrique, ne compte pas comme elle des centaines de milliers d’individus mais quelques milliers, répartis dans cette immense chaine de montagnes sauvages. Ces animaux restent invisibles mais les paysages nous comblent. De gros nuages et de la brume s’attardent sur les versants. Des congères sont encore là, près des torrents de montagnes. Immense, sauvage et envoûtant. On ne rentre qu’à la lueur tombante. La pluie se remet à tomber. Aussi violente. Nous avons bien fait de profiter de la fenêtre de météo clémente.

 

8 juillet. Nous partons sur la rivière. Je suis détrempé et frigorifié sur le bout du raft. La pluie est glacée, l’eau de la rivière dans laquelle il faut descendre régulièrement pour hisser l’embarcation dans les passages difficiles, aussi. L’hypothermie n’est pas loin. Je bénis les gauloises blondes et les thermos de cafés de Ben. Sous cette pluie incessante et sur cette rivière en crue, un plateau s’ouvre à nous après quelques rapides. Nous décidons de planter un camp. Le promontoire sur lequel nous nous installons surplombe la rivière à la teinte désormais azurée, 25 kilomètres plus bas que le camp précédent. Un caribou montagnard sorti de nulle part traverse la rivière en nageant, s’ébroue sur une plage de sable et disparait sous la pluie. Un mirage. Magique. Je n’ai pas eu le temps de faire quoi que se soit. 3 ours noirs mangent sur le versant opposé dans des nappes de brume. Féérique, et la pluie semble se calmer. Nous établissons  le camp de base dans les dunes de la rivière pour cuisiner.

 

9 juillet. Nous nous levons très tôt, vers 3 h 30. Nous nous préparons à une grosse journée de randos. La brume sera maîtresse aujourd’hui. Nous montons sur les sommets qui nous dévoilent de temps à autre la splendeur des lieux. Les Inuits parlent des Torngat comme un lieu d’esprit. Je comprends pourquoi. Le mystère nous accompagne. L’ambiance est troublante. Le caractère des monts, de la météo, de l’ambiance sauvage se personnifie dans une sorte de présence continue et  insaisissable. Des lagopèdes alpins et des faucons pèlerins accompagnent notre ascension. Soudain, à environ 1200 mètres d’altitude, une ombre en fuite glisse dans le brouillard. Un caribou montagnard. Massif, encore une fois superbe, il passe à 30 mètres de Simon et moi. Le brouillard se lève soudainement quelques minutes après. Le versant de petites roches est désert jusqu’à son sommet. Où est t’il passé ? Une terre d’esprits ! Volatilisé ! Les traces et les panaches sont nombreux jusqu’au sommet, d’environ 1400 mètres. Mais pourquoi aussi haut dans les montagnes ? Profitent-t-ils du vent des hauteurs pour se débarrasser des insectes piqueurs ? Cela me fait pourtant penser à une stratégie anti-prédation. Nous redescendons, il pleut à verse. En une demi-heure, le ciel se dégage et le vent se calme. Le paradis s’installe. Il est déjà tard en arrivant au camp. Nous cuisinons, nous mangeons et soudain, de petites lueurs vertes se mettent à tomber du ciel. Des aurores boréales. Il est minuit passé mais  la lumière du jour sous l’horizon ne nous permet que d’apercevoir le phénomène céleste. Je fais quelques images près de la rivière quand une meute de loups se met à hurler sur le plateau. Je me pince un peu… Ils s’arrêtent.  Je repense à ce caribou sur le sommet de cette montagne. Je n’ai pas rêvé.

 

10 juillet. Lever  très tôt. Départ sur le rando qui restera le plus physique de l’expédition. Le temps est clair et très dégagé. Le sommet se présente au bout d’un cirque glaciaire. 1450 mètres d’altitude environ. Le camp est à environ 190 mètres. Dénivelé aller, dénivelé retour. Pierrier et arrêtes à pics sont au rendez-vous. En haut, le paysage sur la chaine des Torngat est d’une beauté indéfinissable. Le panorama sur les vallées du Nunatsiavut environnante est splendide. L’architecture du paysage montagnard se définit par la brutalité de l’érosion glaciaire. Des Nunataks jaillissent sur les sommets arasés. Des énormes pierres sont posées sur les sommets, laissées là par des forces géantes disparues. Crevasses, pierriers, falaises et sommets acérés s’offrent à perte de vue. La descente est superbe et le soleil n’en finit pas de se coucher sur les couleurs très contrastées de ces montagnes qui semblent surgirent d’un autre temps. Dans le dernier kilomètre, revenu dans la toundra de la vallée, je me sens épuisé. Nous sommes allés bien au-delà du raisonnable et de nos forces. Limés. Je m’arrête encore photographier quelques lagopèdes alpins.

 

11 juillet. Le but est de descendre le plateau de la Koroc jusqu’à l’entrée d’une autre vallée du Labrador que nous voulons explorer. Nous levons l’ancre sous le soleil et une rivière généreuse nous porte sans efforts. De superbes dunes de sable parsèment le plateau de toundra. Je pense au service que ce résidu d’érosion de montagnes, qui s’est accumulé au fond d’un lac glaciaire aujourd’hui disparu, rend à la végétation qui s’y installe. Sur la rive, des traces. Un loup du Labrador. Je descends et pars à pied. Des dizaines de pistes, de nombreux signes d’habitude de fréquentation. Un territoire, c’est certain. Une tanière doit être là, quelque part. Je cherche. Rien. Simon m’appelle pour me montrer les traces d’une mère accompagnée de louveteaux sur la berge, quelques centaines de mètres plus loin. Si nous voyons ces animaux, c’est eux qui auront choisi de venir à nous, pas l’inverse. Nous continuons la descente et nous arrêtons dans un méandre de rivière accueillant. Le camp monté, je pars seul prendre poste à bon vent sur un promontoire qui donne vue sur le plateau. Je reste là pendant des heures. Des ours noirs arpentent les versants, des aigles royaux et des faucons pèlerins maîtrisent les airs des falaises et sommets environnants. Pas la moindre silhouette de ce loup du Labrador tant espéré. Le plus massif et discret de tous. Je caressais l’espoir d’en photographier un. Tant pis.

 

12 juillet. Le soleil est clément. C’est mon tour de rester au camp. Recharge de batteries. Un petit rando pour les autres. Je regarde la carte longuement. On est au 1/5 de la rivière et en plein cœur des monts Torngat. Cette journée me fait le plus grand bien et je me sens récupérer. J’ai des petites blessures aux doigts que j’essaie tant bien que mal de soigner, mais l’air est sec et elles refusent de cicatriser. Je repars le soir avec la même stratégie photographique lorsque Ben, Guillaume et Simon, sont arrivés. Le camp n’est jamais laissé sans surveillance. Si un des ours noirs, qui sont très nombreux dans ces montagnes, déchirent du matériel ou éparpillent de la nourriture, l’expédition est condamnée.

 

13 juillet. De grosses difficultés de descente de rivières s’annoncent. Rapides et champs de roches sur 2 fois 10 kilomètres. Nous en couvrirons 25. Trouver des veines d’eaux assez profondes pour flotter sans portage, est un défi. Le lit est chaotique, rempli de milles roches irrégulières. Si ce déluge n’avait pas eu lieu, l’expédition serait restée bloquée là pendant des jours. Je n’ose même pas y penser. Une tonne de matériel à 4, sur 20 kilomètres par voie terrestre, dans la végétation des berges irrégulières… ce n’était même pas envisageable. Les jours d’immobilité initialement prévus pour des problématiques de navigation n’auraient pas suffit. Je me rends soudainement compte comme nous sommes vulnérables et à la merci des éléments dans un milieu sauvage aussi isolé. Je me mets soudainement à observer le soleil et le beau temps d’une autre façon. Si cette rivière monte vite, elle peut descendre tout aussi rapidement. On passe la majorité de la journée les pieds dans l’eau à tirer nos embarcations, mais au moins, elles flottent. Nous nous en sortons comme des petits chefs malgré quelques frayeurs. Le soir venu, une superbe plage de galets nous appelle. Les tentes se montent. Le réchaud au naphte est foutu. Cuisine sur feu de bois matin, midi, soir à partir de maintenant. Nous sommes dans le premier tiers de l’expédition et j’ai peur de perdre un temps précieux avec cette nouvelle donnée. Après tout, tout m’échappe. Peu importe.

 

14 juillet. Fête nationale, feu matinal. Le café fredonne sur la braise. Rando,… dans des saules de 3 mètres sur 1 kilomètre. Nous avons croisé sur notre chemin les premiers arbres hier. De minuscules épinettes noires qui tentent de se développer dans l’hostilité. En les voyant,  je me rappelle que nous sommes en pleine canicule et que la période de croissance bat son plein. L’hiver doit être un autre monde ici. Le froid, foudroyant. Nous gagnons péniblement la toundra alpine et les anciennes terrasses alluviales. Nous progressons mieux et gagnons des points de vue intéressants. Vers l’ouest, la forêt boréale s’installe dans la vallée. Le microclimat estival qui y règne l’été permet ce phénomène. À l’est de l’Amérique du nord, ces peuplements forestiers d’épinettes noires et de mélèzes sont les plus septentrionaux. Nous nous endormons après le café dans la toundra alpine. La pluie nous réveille. Descente sous l’eau, c’est reparti. Déluge. La rivière explose et je me demande si ma tente ne va pas se faire embarquer par les flots avant demain matin. Mais je bénis désormais la pluie quoi qu’il arrive.

 

15 juillet. Le temps de démonter la tente et de se glisser dans les kayaks, la pluie et un vent glacial s’abattent graduellement. Nous frissonnons comme des oiseaux mouillés toute la journée. Le vent qui monte de l’Ungava nous colle sur place malgré le rythme soutenu des pagaies. Nous arrachons un par un les 30 kilomètres prévus pour l’étape en traversant de petits lacs intérieurs dans lesquels se jette la rivière. Dur. Nous arrivons au sommet d’une imposante chute le soir, exténués. Les rapides ont été trop gros et trop courts pour profiter de leur aide, et le vent nous a balayés sur l’eau morte des lacs. Campement, feu, corde pour profiter du vent à l’abri de l’eau qui tombe, et sécher l’essentiel. Nous nous jetons sous nos tentes. Nous savons que la chute qui gronde à côté de nous est infranchissable. Pas la peine d’aller voir. La rivière est en crue et le vacarme est assourdissant. La pluie s’arrête et le jour se lève dans une épaisse brume le lendemain matin. Le calme est surprenant.

 

16 juillet. Un départ en rando difficile. Fatigue. Nous passons tranquillement dans la ceinture boréale qui entoure désormais les monts. Grand tapis de lichens au sol, couvert d’épinettes noires… l’endroit est on ne peut plus boréal. Des pistes de piétinement sont laissées dans la cladonie. Est-ce une aire d’hivernage de caribous montagnards ? Je pense. Le brouillard se dissipe après ces 48 heures de pluie incessante et le soleil est là. Éclatant. En 20 minutes la température passe de 5 degrés à 25. Nous arrivons en haut d’un premier mont à environ 1100 mètres d’altitude. La vue sur la vallée de la rivière est saisissante. En bas, la chute bouillonne et un rapide court rapidement sur 1 kilomètre en aval. Je passe la soirée à faire des images de ce lieu superbe à partir du versant. Lorsque que nous arrivons au camp, il fait nuit.

 

17 juillet. Journée de portage. Il faut passer la chute infranchissable. Nous bouclons les sacs et nous improvisons des méthodes de portage efficaces pour transporter le matériel sur le kilomètre qui nous sépare d’un lieu propice pour remettre à l’eau en sécurité. Pour la deuxième fois, raft et kayaks se retrouvent dégonflés et enroulés autour des pagaies. C’est de loin le plus lourd. Nous avons beau être énergiques, il nous faut une bonne partie de la journée pour accomplir le transfert. Nous repartons en fin d’après-midi. Le soleil est avec nous. Un petit camp sans prétention nous accueillera quelques kilomètres plus loin pour passer une rapide nuit.

 

18 juillet. Nous partons sur la rivière pour une dizaine de kilomètres. Une rivière adjacente vient gonfler le lit principal. L’eau est cristalline. L’arrivée soudaine de cette eau supplémentaire commence à réveiller mon instinct de pêcheur. Dans l’après-midi, des veines d’eau profonde  bleues azurées finissent de me convaincre. J’ai chargé mon kayak à la va vite ce matin et ma canne est juste là sous une sangle. Ben à eu la même idée que moi. Son attitude a changé et il remonte en kayak une petite veine d’eau vive. Je le regarde faire ses premiers lancers. Une grosse mouchetée se débat déjà violement au bout du fil. Je me laisse dériver 200 mètres et repère un profond contre courant. Je pose pieds à terre et me glisse discrètement sur la berge. Rapidement, des attaques de truites mouchetées de 30 à 40 centimètres se succèdent. En ramenant l’une d’elle dans le courant, je vois dans une zone claire du substrat sablonneux, une silhouette et une masse plus sombre et imposante. Un gros poisson, intrigué par l’activité de surface. J’insiste quelques lancers et commence à espérer que la pêche ne soit pas aussi fructueuse pour mes compagnons. Les quelques superbes mouchetées qui reposent dans mon kayak ont de quoi nourrir 4 personnes sans problème. L’attaque me fit quasiment perdre la canne des mains. Quelques coups de tête et un décrochage. Nous somme très loin en amont et je me demande quel poisson anadrome pourrait fréquenter cette rivière. Des amis adeptes de l’aventure en Ungava m’avaient parlé de mi-aout pour le saumon atlantique. Je pense donc plutôt à un omble arctique. Ils remontent les rivières cristallines de l’est de l’Ungava pour frayer au cours de l’été, et les premiers sont arrivés. La biologie de l’espèce est mal connue et je suis surpris de ce premier contact. Je rejoins Ben et Guillaume qui ont arrêté de pêcher depuis longtemps. Simon est derrière et je ne l’ai pas vu. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé. La journée est si belle et calme que nous nous sommes dispersés de quelques kilomètres sans vraiment nous alerter. Mais je prends soudainement conscience de mes flâneries et je m’inquiète soudainement. Pourquoi n’est il pas encore là alors que j’ai pris tout mon temps pour pêcher et qu’il n’a pas de canne ? Sans explication et sans le moindre stress, il arrive au gré des flots, paisible, chapeau sur la tête, sourire aux lèvres. Bon. Tout le monde est là, c’est parfait. Je plonge dans la rivière ce soir c’est officiel. Plus de 10 jours que je ne me suis pas lavé. L’eau est extrêmement froide et je me hâte en regardant les sommets environnants où les neiges estivales sont encore bien visibles. Premier gros festin de poissons sur une plage de la rivière. Le calme absolu. Un spot à 20.000 comme nous avons pris l’habitude de les surnommer. La paix totale, pas un bruit. Le soleil couchant est radieux et je finis la soirée avec mes boitiers. Seul hic, la caisse pélican de Simon a pris l’eau dans un rapide. Les bandes sont humides, les disques durs aussi. Nous croisons les doigts. La caméra est hors d’usage.

 

19 juillet. Nous repartons sur la rivière car le terrain environnant n’est pas propice à gagner les sommets. Nous nous méfions également des lacs et des petits deltas intérieurs dans le dernier tiers de la rivière avant l’estuaire. La leçon du vent il y a deux jours nous a interpellés. Nous avons fixé un rendez-vous avec un pêcheur du village inuit le plus proche le 27 juillet, à un point précis sur le littoral de la baie d’Ungava. C’est un impératif. Vu la violence des vents qui soufflent parfois ici, nous nous inquiétons soudainement de devoir subir des jours d’immobilité forcée. Il y en aura, c’est certain. Mais combien ? La journée est radieuse et la descente est belle. L’eau est d’une limpidité hors norme. Les galets se distinguent très nettement par 4 ou 5 mètres de fond. Un miroir. Je regarde couler ces milliers de litres d’Évian vers l’Ungava, songeur. Depuis que je suis ici, je ne me suis jamais demandé où trouver de l’eau potable. Je plonge ma gourde là où il y en a. C’est tout. Sur la gauche une rivière vient gonfler la Koroc et dans son contre courant j’aperçois des ombles arctiques d’une soixantaine de centimètres. Quelques kilomètres plus bas, de façon quasi simultanée, deux autres rivières se jettent puissamment dans le cours principal. Cette fois-ci, elle revêt son identité nordique et son volume est beaucoup plus gros. Les rapides deviennent eux aussi plus impressionnants. La matinée passe. À midi, le vent se lève de face. À 12 h 15, nous reculons en pagayant sur un petit delta. Une plage sur une île à droite. Stop. Ça souffle à se coller sous la tente et à ne plus bouger. Ce n’est qu’au soir que le vent tombe, mais trop tard pour repartir. Il va falloir se lever tôt pour naviguer dans des conditions optimales. Avec le soir, les lumières sont superbes et je pars en rando avec ma frontale dans mon sac et mes appareils photos. Ben, Guillaume et Simon sont fatigués. Moi aussi, et je fais attention où je pose les pieds.

 

20 juillet. Le camp est plié à 5 h du matin et nos premiers coups d’aviron sont donnés à 5 h 30. Le soleil perce tranquillement une épaisse brume. Nous en profitons. Nous mangeons sur les embarcations et nous avançons. Ça ne va pas durer. Entre les rapides, la rivière s’élargit rapidement et une brise se lève de face, continue et stable. Nous nous relayons les uns derrière les autres. Le stress a parlé et nous poussons dans ces conditions une trentaine de kilomètres. Un superbe rapide nous accueille enfin et une descente aisée de quelques kilomètres s’ensuit. Un autre lac et le courant accélère. Bruit infernal ! Nous devons reconnaître ce RV. C’est à pied que nous nous approchons des eaux bouillonnantes. Nous sommes crevés et nous marchons difficilement le long de la rivière. C’est impressionnant mais il y a une belle veine d’eau. Nous déchargeons seulement le matériel que nous portons jusqu’à la rupture du bouclier rocheux. D’abord les deux kayaks, prudemment. Bien à gauche du rapide qui revient violemment sur lui-même. Je suis sur la rive avec une corde, prêt à la lancer au cas où ils feraient une fausse manœuvre. Ben passe. Je ne vois plus que le casque sombre dans l’eau blanche. C’est bon. Il s’arrête 40 mètres plus bas dans le contre courant. Guillaume suit la même trajectoire. Même scénario. Pas de casse. Il faut retourner chercher le raft. Simon, Ben et Guillaume vont descendre. Je reste avec cordes et appareils photos sur ma roche, en me disant que c’est une très belle journée pour affirmer mon statut d’homme sage et accompli, qui mise d’abord sur la prudence, bien entendu. Le raft ne passera pas dans la petite veine empreintée par les kayaks. Il passera plus au centre et il brassera en conséquence. Je compte sur l’expérience de Guillaume pour que l’aventure ne finisse pas dans la compréhension des cycles biogéochimiques de la région… Mais ils sont beaux à voir. Ils passent. Ils rient. L’endroit est magique. Nous décidons de rester là quelques jours. Il nous reste encore une soixantaine de kilomètres jusqu’à l’estuaire mais tant pis. Les tentes posées sur le roc, à 10 mètres du rapide conquis, les cernes sous les yeux, nous nous affairons aux tâches du camp. Le soleil est éclatant mais il fait frais. Je file à la pêche avec Guillaume. L’eau est profonde, translucide et bouillonnante. Je lance en parallèle des remous. J’aperçois quelques ombles arctiques qui attendent un moment opportun pour franchir l’obstacle du rapide. De nombreux lancers mais rien. Pas même une petite mouchetée. Soudainement un poids au bout de la canne. Je ferre énergiquement. Un départ. Le frein du moulinet siffle immédiatement et je me mets à marcher le long de la rive pour suivre ce poisson qui profite du puissant courant. 100 mètres plus bas et 20 minutes plus tard, je le vois enfin dans 50 centimètres d’eau calme. Un omble arctique d’environ 70 centimètres. Il repartira comme une fusée encore 3 ou 4 fois avant que je puisse m’en emparer dans une zone peu profonde. Superbe. Il fait sans doute 5 ou 6 kilos. Quelle journée ! Ça n’arrête pas. La lueur tombe. Un ours noir longe la rivière. Il a du sentir le poisson. Le ciel est tellement dégagé que je peux faire des photos jusqu’à presque minuit. Je me laisse tomber sur mon matelas une heure et je réveille mes compagnons.

 

21 juillet. 1 h  du matin, il fait nuit. Nous filons pour un rando à la frontale. La toundra alpine nous accueille en même temps que les premières lueurs du jour, 1 h 30 plus tard. Des nappes de brume montent dans la vallée et viennent recouvrir le plateau alluvial où pousse une superbe forêt boréale parsemée de tourbières, ruisseaux, et dunes de sable. Encore une fois, la personnalité sauvage des lieux est unique. Les lumières, hors du temps. Je tombe de fatigue. J’ai besoin de dormir. Nous redescendons, nous allumons le feu. Il est 7 h00. Un petit déjeuner et au lit. Je tombe littéralement. Nous n’immergerons que vers 13 heures. Nous récupérons. Pêche et repas. Thé, lecture. Je repars le soir faire des images le long de la rivière et me poster pour photographier les allées et venues d’un ours noir.

 

22 juillet. Très tôt, pour profiter du calme plat, nous abandonnons les lieux et glissons sur la rivière. Un autre rapide qu’il faut reconnaître à pied. Je vois une veine idéale mais je n’en mène pas large. C’est sportif et je vois Simon derrière moi se faire une frayeur. Puis une autre,… il s’agrippe au bateau et finit de dériver. Je le rejoins et remettons à l’endroit son kayak dans lequel il remonte sans difficulté, une première paire de lunettes en moins. La journée est superbe et le vent descend du Labrador pour nous pousser comme jamais. En observant les petits lacs encaissés au bas des montagnes qui se succèdent, nous filons. Nous imaginons les histoires d’horreurs auxquelles nous échappons. Même les aigles royaux et les faucons pèlerin qui décollent des falaises à notre approche ne me perturbent pas. Nous passons la barre des 30 kilomètres sans problème. La rivière s’élargit dans un delta rempli de langues de sable. La monotonie s’installe et nous nous remplaçons tous les 4 aux avirons du raft. Un pagaie, l’autre dort, lit ou rêvasse, les kayaks attachés derrière. Le soir venu, nous nous glissons  sur une plage au moment même où le vent tourne. Bien joué. Il nous fallait une journée comme celle-ci. Un karma béni. Elle restera « LA » journée de navigation du voyage. Je pars en rando avec Simon sur les plateaux alpins environnants. Les sommets ont baissé en altitude. 600 à 800 mètres pour les plus élevés. Nous sommes désormais sur les contreforts des monts Torngat. Nous rentrons à la frontale encore une fois, avec des images de ce plateau où s’élargit et méandre la rivière Koroc.

 

23 juillet. Très tôt. Même plan. Nous voulons rallier le partage des eaux douces et saumâtres dans la baie d’Ungava aujourd’hui, tout près du point de rendez-vous que nous avons fixé avec le pêcheur inuit, 5 jours plus tard. Nous profiterons de la fenêtre météo clémente. De toute façon, je suis curieux de gagner la côte car je pense pouvoir observer une faune et des paysages nouveaux. Lacs et rapides se succèdent sur une vingtaine de kilomètres. Je suis fatigué et vraiment pas attentif. Je m’écrase maladroitement à la perpendiculaire sur un rocher dans un petit rapide. Le kayak se plie en deux, rempli d’eau, et moi à côté. Je réussis tant bien que mal à le dégager et m’en sers de bouée sur quelques mètres avant de me hisser dessus. J’imagine le désastre avec une coque rigide… Personne n’a rien vu, je suis à la traîne. Je rejoins Simon, qui à perdu sa deuxième paire de lunettes… Encore un rapide et cette fois-ci, un grand lac. Bien plus large et de plusieurs kilomètres de long. Le vent dans le dos. Alléluia. Un dernier rapide au pied duquel l’influence des marées, dont l’amplitude est impressionnante, est observable. Nous y sommes. Nous resterons là confortablement et randonnerons dans les environs quelques jours. L’idée de se sédentariser un moment m’enchante. Cependant il faut franchir ce dernier mais puissant rapide. Un dernier portage par voie terrestre de 500 mètres. Je garde un œil sur de gros nuages noirs qui glissent vers nous doucement mais sûrement. Le portage finit sous de grosses gouttes de pluie. Nous nous occupons de passer le raft et les kayaks à la cordelle à partir de la rive. La deuxième partie du rapide est navigable. Ben et Guillaume remontent les premiers dans les embarcations pour rejoindre les affaires 200 mètres plus bas. Ben est devant. Il pleut à verse et je le regarde aller de la berge. Je le trouve bien téméraire, le rapide est long et puissant. Je n’ai rien d’autre à faire que de le voir mêler la discipline aérienne et aquatique dans une figure indéfinissable. Le courant est fort et continu. Je n’ai pas de corde et il est beaucoup trop loin de la rive de toute façon. Je le regarde dériver sur 200 mètres à 20 mètres de son kayak auquel il ne parvient à s’accrocher que plus bas encore. Il rejoint la berge tant bien que mal, agrippé aux rochers laissés visible par la marée. Les roches sont glissantes et je mets un temps fou à le rejoindre. Je crois que c’est pour éviter la chute qu’il remonte à 4 pattes dans la vase. Mais non, il est blessé au pied et nous le remontons à deux dans la toundra où une épaisse pluie s’abat toujours. Un gros choc. Sa cheville n’est pas cassée mais il ne peut plus marcher. Nous montons sa tente. Il s’y installe et prends quelques anti-inflammatoires. Nous préparons le camp. Le soleil réapparait. Ben est calme et confiant malgré ce pied qui prend pourtant quelques teintes originales.

 

24 juillet. Randos aux alentours du camp dans la toundra des monts environnants. On observe quelques ours noirs. La pêche dans le rapide est fructueuse et l’omble arctique nous nourrit matin midi et soir. Nous filmons, nous photographions. Le soir vient vite. Le pied de Ben est gonflé mais une pagaie lui sert de béquille. Il enchaîne les cafés sous la toile de camp et s’invente une âme d’écrivain. Ambiance relax dans le grand nord et plénitude.

 

25 juillet. Simon et moi profitons du soleil pour faire du téléchargement d’images. Installés sur les caisses pélicans, les sauvegardes vont bon train et le panneau solaire est efficace. Il était temps. Les disques durs de Simon ont l’air sauvés mais son EOS 5D mark II prend des photos lorsque nous changeons le mode autofocus… L’écran LCD est rempli d’eau condensée. Le soleil lui redonne pourtant un second élan et il fonctionne parfaitement en fin de journée… Nous regardons les cartes et nous envisageons un rando pour le lendemain.

 

26 juillet. C’est pendant le petit déjeuner près de la rivière qu’un jeune inuit, sorti comme un fantôme de la toundra, vient à notre rencontre. Depuis un bout de temps nous fonctionnons en circuit social fermé et son arrivée nous secoue un peu. Il nous explique dans un anglais dont je ne comprends pas la moitié qu’une femme du village inuit de Kangiqsualujjuaq et son mari, se sont fait attaquer par un ours polaire à 15 kilomètres de là, dans un méandre de la côte maritime, près de l’embouchure de la rivière. Le jeune inuit sait que l’ours a été tué par l’homme qui a eu le temps de saisir une arme, mais que la femme est très gravement blessée. La direction du Parc, affolée, qui savait notre position grâce aux localisations GPS que nous leur envoyons quotidiennement en fin de journée, a envoyé un bateau du village pour nous évacuer. Il y a de la panique dans l’air. Le bateau est à quelques centaines de mètres de là, dans une anse. Je l’aperçois du promontoire où ma tente est plantée. Je n’arrive pas à y croire. Moi qui vivais dans un havre de paix sans pareil ici. Comment une telle histoire est possible ? Le téléphone satellite sonne. La direction du parc au complet veut que l’on sorte de l’estuaire. Les choses vont trop vite, je ne m’oppose pas. Nous évacuons. Le temps de charger le matériel nous sommes prêts seulement en fin d’après-midi. Youri, un inuit de 25 ans nous accueille sur son bateau. Le village est à une cinquantaine de kilomètres et le superbe paysage grisâtre de la côte d’Ungava défile. Au passage, Youri nous pointe du doigt le lieu de l’attaque qui s’est produit hier soir mais pour des raisons de communications défectueuses, les secours du village n’ont pu arriver que ce matin. À mi-chemin, un autre petit bateau de pêche vient à notre rencontre. Deux chasseurs du village et un représentant autochtone du parc nous abordent. La transition est brutale. Je n’imaginais pas une seconde quitter la plénitude arctique aussi soudainement. Les échanges sont chaleureux et on file vers le village où nous arrivons à la pénombre. Vu les circonstances, un petit local gouvernemental nous est ouvert pour passer la nuit. Une douche ! On ne se fait pas prier.

 

27 juillet. La nouvelle de notre arrivée au village circule vite et des habitants viennent à notre rencontre. Un des chasseurs qui a secouru hier matin la femme victime de cette attaque d’ours polaire, nous invite demain à la pêche. Il était déjà sur le bateau qui était venu à notre rencontre hier. Toujours un peu surpris de cette évacuation, je lui demande ce qui s’est passé sur la côte de la baie. Il me raconte alors que dans leur camp de pêche estival (une petite cabane rudimentaire), ce couple d’aînés était affairé à leurs occupations. C’est le soir à la pénombre, qu’un ours polaire qui avait pris le soin de se rouler dans la boue pour être moins visible, s’est approché du camp, s’est dissimulé dans la végétation et les roches environnantes. Lorsque la femme est sortie, l’attaque a eu lieu, à une dizaine de mètres de la cabane. Une attaque prédatrice donc. Les cris ont alertés son mari à l’intérieur, qui en raison de son âge, a mis un peu de temps à réagir. Le premier coup de feu tiré d’une carabine gros calibre a touché l’animal à la cuisse et lui a fait lâcher prise. À partir de là, le récit qu’il me conte devient complètement surréaliste. L’ours revient aussitôt à la charge sur la femme restée au sol et la soulève dans les airs en tournant les talons à la cabane pendant que son mari, au prise avec un problème de carabine enrayée, court à l’intérieur en chercher une autre semi-automatique de plus petit calibre !?!?! Ce n’est que sous une rafale de cette nouvelle arme que l’animal lâchera prise et ira s’étendre à quelques mètres de là !

 

Ce chasseur  se fout de moi !!! Qu’est ce que c’est que cette histoire… ? Pourtant, je sens le choc dans son récit et sa voix tremble un peu quand il me raconte son arrivée sur les lieux le lendemain matin, et qu’il me décrit les blessures de la femme. Le reste n’est qu’histoire de scalp et d’os qui craquent… Le choc est palpable dans ses yeux et dans la petite communauté. La femme grièvement blessé a été évacuée à Kujjuak, la capitale du Nunavik, d’où nous venons et où nous retournerons dans quelques jours.

 

Un moment j’ai cru cette histoire inventée de toute pièce par l’administration du parc pour faire courir le bruit du risque réel, et justifier l’obligation d’être accompagné par les guides Inuits qu’ils forment actuellement. Eux seul seront désormais autorisés à porter des armes dans les limites du parc où ils conservent leur droit de chasse, de pêche, et autres activités traditionnelles ancestrales. L’idée de développement est excellente pour ces communautés isolées en prise avec de nombreux problèmes. Le hic, c’est le coût de la vie à l’occidentale en arctique ! Accrochez-vous, prévision à venir, 300 dollars par jour pour les services d’un guide, un pour deux personnes maximum dans l’idéal… Je ne peux pas m’empêcher de faire un rapide calcul pour ce que nous venons de faire… Je reste songeur sur la nature de l’influence touristique que le gouvernement canadien souhaite obtenir ici… Sauvage, sans aucun aménagement, la nécessité d’être en totale autonomie, l’isolement, le froid, les insectes, et finalement les ours polaires…

 

Je suis cependant convaincu que les limites du parc apportent une protection au territoire face à la pression grandissante de l’exploitation minière au Nunavik. La création de ce parc est un excellent  projet. Il faut y croire. Pour ces territoires sauvages d’une beauté indéfinissable, et pour cette culture inuit qui a besoin de se réinventer dans une transition plus douce avec les valeurs occidentales du sud. Puisse être par la voie de la préservation de l’environnement naturel, le socle commun de leur développement et du nôtre.

 

28 juillet. Nous sortons dans le village. Les enfants sont partout. Les  6 à 12 ans font légion et rient, s’agitent  dans tous les sens. Je marche seul le long de la rue principale lorsque j’entends un quad s’arrêter juste derrière moi. C’est Youri. Nous filons à la pêche. Le bateau à l’eau, nous lançons les cannes dans les puissants remous en bas des falaises environnantes de la baie. Les ombles arctiques sont gavés de petits lançons qui passent par milliers en bancs serrés sous la surface. Ça ne mord pas. Nous posons des filets en contre courant et transformons dans l’attente la partie de pêche en partie de chasse. Quelques phoques profitent en effet de la marée descendante pour se nourrir des crustacés. L’eau est calme, la surface lisse. Une tête apparaît entre deux plongées. La détonation fait gicler l’eau en surface. L’animal roule dans un épais nuage de sang écarlate qui contraste avec la teinte verte sombre de la colonne d’eau. On relève les filets où se sont noyés une dizaine d’ombles arctiques de belle taille. Je tombe complètement sous le charme de ce contact si étroit entre les hommes et cette nature arctique environnante dont ils tirent une large partie de leur subsistance. Je m’étais habitué à manger cru la chair des ombles arctiques qui ressemble à celle du saumon frais de nos jours de fêtes, mais le bout de cœur de phoque qu’une vieille femme me tend me reste dans la gorge violemment. Le goût du sang de ce muscle ressemble de trop près au mien et me laisse la sensation d’être victime d’une hémorragie provenant du nez et des sinus. Dans un inuktitut auquel je ne comprends pas un mot, elle m’en tend un second morceau… que je refuse avec politesse. Elle l’avale et retourne s’afférer au reste du découpage, sans rire ou pleurer. Ses gestes sont précis, acquis, et les petits yeux sombres de ce visage mat et buriné ne me dévisage jamais. Une douceur émane naturellement de ces hommes et femmes que nous ne sommes pas habitués à côtoyer.

 

29 Juillet. Notre vol pour rallier la capitale du Nunavik est le lendemain à midi. Un excédent de bagages nous pousse à nous rendre à « l’aéroport » du village pour envoyer nos caisses pelican et une partie du matériel par le vol d’aujourd’hui. Elles seront stockées dans un entrepôt d’Air Inuit jusqu’à demain à Kujjuak. L’ambiance de la journée est encore une fois chaleureuse et les rencontres se succèdent. Mes appareils photos ne sont pas passés inaperçus mais posés au milieu des filets et des carabines en attendant l’action, ils ont vite été acceptés. Les dos numériques ont attirés la curiosité et certains me donnent des adresses mails pour voir les images en grand…

 

30 Juillet. Un café et du poisson frais avalé, nous retournons à l’aéroport. En s’engageant sur la piste près de l’avion de brousse qui attend, des cris nous interpellent. Ce sont des chasseurs et des gens qui sont venus hier nous parler de l’évolution de la communauté, de leur vision de l’arrivée du parc, et de leur espoir pour cette jeune génération au village. Je suis surpris et touché. Nous serrons des doigts comme  au revoir à travers le grillage. Le contact au début a été difficile, craintif, mais les discussions ont pris forme et ces premiers sentiments se sont largement dissipés. Les Inuits forment un peuple attachant. Par le hublot de l’avion qui décolle, je regarde ce petit village à l’allure de pays en voie de développement défiler. Une épidémie de tuberculose touche actuellement les habitants du village. L’atterrissage à Kujjuak ne me réjouit guère. Les assurances de Ben couvrent ses frais d’hôtel et nous nous glissons avec lui dans cette chambre de 2 lits simples, brutalement fonctionnelle, carrée, et sans charme. Comme le prix : 260 euros la nuit. Deux mauvaises bouteilles de vin également très chères accompagnent nos pérégrinations autour du lyophilisé. Je me souviens alors cette saisie douanière devant nous sur le vol de début juillet. Cette trentaine de bouteilles de vodka en plastique à peine dissimulées entre quelques chaussettes dans une valise de voyage, étaient sans doute naïvement destinées par son propriétaire au marché noir de la capitale… Drôle d’ambiance, contours flous, entre plusieurs mondes en transit.

 

31 juillet. Nous récupérons nos affaires laissées avant l’expédition et arrivées avant hier par charter dans les entrepôts d’AirInuit. La responsable du marketing de Parc Nunavik nous interpelle dans l’aéroport. Elle veut voir des images que je lui montre rapidement sur le mac de Simon dans l’aérogare. Elle me donne sa carte et disparait vers l’entrée principale pendant que je passe la porte d’embarquement, l’ordinateur sous le bras. Dans l’avion nous dormons, sauf Simon, qui s’attache au vin blanc de l’hôtesse et qui me conte des affaires à n’en plus finir. Son bonheur est contagieux et je ne vois pas filer le temps entre deux fous rires. Montréal nous accueille. Nous abandonnons nos bagages dans une chambre d’hôtel et nous sortons profiter de l’agitation urbaine qui nous verra veiller très tard.

 

1 Août. J’ouvre les yeux. La journée est bien entamée et je prépare mes sacs. Je suis le premier à me rendre à la gare routière pour retourner sur Québec quelques semaines. Nous nous embrassons. Je suis très reconnaissant envers eux de m’avoir suivi dans cette folie et de nous avoir permis de réaliser ce rêve. Ils sont comblés. Je le vois. Je ne me sens pas redevable. Dans cet autobus, je ne sens aucune sensation de début ni de fin. Ce projet m’a tenu en haleine pendant des mois. J’ai la simple impression de rentrer dans une autre étape. Derrière la fenêtre, les paysages agricoles défilent. Je vais avoir 30 ans. Je suis comblé.

 

 

 

 

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