Bourses Expé 2017

récit d'expédition [lauréats BOURSES 2015]

Kirg-Ski

Expédition de ski alpinisme

Kirghizstan - 15 mars-15 avril 2016

BLOG

 

L'ÉQUIPE

 

Robert Estivill

Docteur en Physique

27 ans,

Saint-Martin-d'Hères 38

 

Severine Stemmer

Ingénieur, 29 ans,

Grenoble 38

 

Arnaud Pasquer

Architecte logiciel, entrepreneur

Grenoble 38100

 

Nicolas Valdenaire

Chargé d'affaire en remontées mécaniques

Arenthon, 74800

 

 

 

[1] Intéressant, le nom du massif, Ak-Shiirak, ne vient ni de la neige et de la glace qui couvrent la plupart des sommets et que l’on pourrait imaginer peint les jambes en blanc, ni le froid omniprésent qui blanchit les jambes mais vient de la poussière blanche qui recouvre les plaines vers le sud.

Le Kirghizistan : une terre de contrastes, de cohabitations extrêmes de couleurs et de terrains ; de larges lacs juste aux pieds de montagnes effilées, de grandes étendues de prairies accolées à des plateaux secs et arides. En raison de son climat continental, les températures varient sensiblement avec des journées très chaudes et des nuits extrêmement froides. Même le vocabulaire local semble s’être adapté à ces opposés avec l’utilisation de ak (blanc) et kara (noir) qui prédomine dans toute la langue, en particulier pour les noms de lieux. Il n’est donc pas surprenant que les montagnes vers lesquelles nous nous dirigeons s’appellent Ak-Shiirak, ce qui signifie «jambes blanches[1]», et que nous entrons dans le massif par le glacier de Kara-Say : le «lit de la rivière noire». Nous retrouvons également d’autres exemples de cette dualité, comme Karakol («main noire»), la dernière ville avant de partir dans les montagnes, ou Ak Su ( rivière blanche»), qui coule à travers le Tien Shan en Chine, donnant son nom à l’une des villes oasis sur la frontière avec le grand désert Taklamakan.

Ces contrastes ne sont pas limités à la campagne, les habitants de ce petit pays d’Asie centrale montrent également un mélange de différentes coutumes et cultures qui le rend si particulier. L’influence, à la fois de la culture turque et de l’Islam, de l’Union Soviétique et des valeurs traditionnelles nomades, conduit à une nation extrêmement intéressante et surprenante qui défie toute attente une fois encore. C’est aussi un territoire qui abrite certaines des montagnes, les plus belles de la planète, et pour le meilleur ou pour le pire, certaines, des moins connues. En raison de l’existence de l’URSS, ces sommets ont longtemps été hors d’atteinte pour les grimpeurs occidentaux. Ceux qui tentaient l’aventure au Tien Shan, en collaboration avec les Russes pour qui l’accès était plus aisé, ont presque toujours été vers les sommets les plus difficiles, dans la partie centrale du Tien Shan ou le Pamir. Avec un plus grand intérêt plus important pour les lignes toujours les plus difficiles, la plupart des montagnes moins difficiles et moins connues sont encore à découvrir. Abordé par tout guide touristique, la description d’un grand nombre de massifs se termine par : «contient de nombreux sommets jamais gravis».

15 mars 2016 – Camions d’essence. Col de Barskoon, Kirghizstan. Flux incessant de camions sur la partie
de la route commune avec l’accès à la mine Kumtor. Photo Rob Estivill

Lors de nos précédentes visites dans ce pays (en 2013 pour Nico et 2014 pour Rob) on a retenu la possibilité de skier et gravir des vallées inexplorées et jamais tracées. Essayer de skier de nouvelles vallées et de nouveaux sommets au Kirghizstan est encore une réalité, mais le choix des massifs est énorme. Nous avons dû prendre une décision en fonction de plusieurs paramètres, mais le plus important était l’accessibilité. Si les montagnes sont trop près de la civilisation, les chances qu’elles aient déjà été gravies sont beaucoup plus élevées. D’autre part, si elles sont trop loin, même avec une organisation minutieuse, il est presque impossible de parvenir à les atteindre. Cela est particulièrement vrai pour le ski de randonnée, car en hiver les routes de haute altitude peuvent être enneigées, augmentant sensiblement l’approche pour atteindre le départ de la course. Accéder aux pics signifie également contourner les reliefs et passer d’une vallée à une autre. En voulant passer plusieurs semaines dans la même région, le choix des sommets à gravir et des itinéraires risque d’être très limité s’il ne nous est pas possible de passer d’une vallée à une autre.

4 avril 2016 - L'odyssée. Col de Barskoon, Kirghizstan. Avec l'arrivée du printemps, les premiers nomades commencent à amener leurs troupeaux dans les hautes montagnes, en passant par la neige et le froid. Photo Rob Estivill

Ak-Shirak est un massif dans le sud du Kirghizistan, entre le lac Issyk-Koul et la frontière chinoise. Elle se compose de trois chaînes de montagnes parallèles de hauteurs différentes, qui s’étendent de Sud-Ouest à Nord-Est. Son point culminant s’élève jusqu’à 5126 m et il s’étend sur plus de 50 km. Les strates de roches sont constituées de schiste métamorphique, de calcaire et de granite. Décrit par Vladimir Komisarov dans « Mountineering Regions of Kyrgyzstan » comme ayant un climat similaire au Tien Shan central, mais en un peu plus doux, il offre a priori d’excellentes conditions pour le ski de randonnée avec beaucoup de possibilités de premières ascensions et de nouveaux itinéraires. C’est un massif très glaciaire, avec plus de 450 kilomètres carrés de glaciers, descendant les grandes vallées, larges. Caché des routes principales par Teskey Ala Too, qui s’étend sur presque tout le long du lac Issyk Kul et vu que les possibilités de transport sont limitées, il attire peu de visiteurs. Mais il bénéficie d’un avantage : la route qui coupe Teskey Ala Too par le col de Barskoon est presque toujours maintenue ouverte, même en hiver. En effet, elle desserre la mine d’or de Kumtor, qui est une mine à ciel ouvert fonctionnant sur le flanc ouest d’Ak-Shirak. Les avantages du terrain (pentes modérées, glaciers couverts de neige, accès possible durant l’hiver) couplés à très peu de rapports d’ascensions fait apparaître l’endroit comme idéal pour s’y rendre. Les glaciers qui rendent l’approche lente et longue pour les alpinistes durant l’été devraient être un chemin d’accès parfait pour nous avec nos skis et pulkas.

Après avoir choisi notre destination principale, et espéré trouver certaines régions inexplorées dans cette chaîne de montagnes, nous avons examiné les rapports des expéditions précédentes. Ceux-ci étaient relativement rares, et nous en avons trouvé peu dans les revues internationales d’alpinisme. Mais parmi les revues poussiéreuses de la bibliothèque de l’ENSA à Chamonix, nous avons trouvé quelques informations très intéressantes : un groupe de skieurs britanniques avait eu la même idée que nous, il y a une dizaine d’années ! Ils ont utilisé des pulkas et luges, un peu comme nous avons prévu de le faire, et ont visité la région à 3 reprises entre 2006 et 2008. Bien que cela signifie que nous ne serions pas les premiers à skier dans ce massif, cela nous a confirmé la faisabilité de notre projet et nous a donné beaucoup plus d’informations, qui nous ont aidées à planifier notre voyage. Dave Wynne Jonnes, le leader de l’équipe britannique a gentiment répondu à nos questions par mail et par téléphone, en nous apportant certains détails. Ces premières informations, ainsi que les rapports publiés, nous ont aidés à nous faire une bien meilleure idée du terrain. Les informations relatives à la fois au climat et aux glaciers sont positives, et l’accès au terrain nous semble encourageant. À ce stade, nous sommes bien décidés à visiter le massif d’Ak-Shiirak et commençons les préparatifs.

 

8 avril 2016 - Dans le bazar d'Osh. Bishkek, Kirghizstan. Dans le bazar d'Osh à Bishkek on peut trouver tout. Ici, une femme vend des fruits secs.  Photo Rob Estivill

8 avril 2016 - Le choix. Bishkek, Kirghizstan. Avec autant de produits, parfois le plus dur c'est de choisir. Ici, un jeune regarde les marchandises avant de faire son choix.  Photo Rob Estivill

6 avril 2016 - Les djigits font du cheval. Djeti Oguz, Issyk Kul Oblast, Kirghizstan. Deux garçons,
 font du cheval à travers des canyons de rocher rouge.  Photo Rob Estivill

[2] Le col de Suek signifie le col des os, en raison des morceaux de corps déterrées ici il y a quelques années. Ceux-ci sont censés être les restes de personnes kirghizes qui ont fui les forces Tsarist pendant le génocide de 1916.

Parmi les problématiques d’un voyage à skis de randonnée, il y a la question omniprésente de la neige. Sera-t-elle insuffisante ou trop abondante ? Cela sera-t-il propice aux avalanches ? Étant donné que nous avons besoin de tirer nos pulkas sur plusieurs dizaines de kilomètres, si les vallées sont déneigées, nous aurons de grosses difficultés de progression. Au mieux, cela signifie double portage, au pire cela nous ralentira énormément et nous aurons très peu de temps pour skier dans le massif. Il est également possible que nous ne soyons pas autorisés à passer par la mine d’or pour accéder au glacier Petrov, qui constitue pourtant la principale porte d’entrée pour Ak-Shiirak. Après avoir entendu que la sécurité avait été renforcée, nous avons essayé d’appeler l’entreprise qui exploite cette mine pour obtenir plus d’informations. On nous demande d’écrire une lettre expliquant nos objectifs ainsi que les dates où nous nous rendons dans le massif. Après avoir envoyé notre lettre, nous ne pouvons qu’attendre et commencer à penser à un itinéraire alternatif. La seule autre façon possible de pénétrer dans Ak-Shiirak est par le glacier de Kara-Say, en contournant le massif par la droite et en passant par le col Suek[2]. Le problème est qu’en raison de l’altitude élevée du col (4000 m), il pourrait être enneigé, nous bloquant du mauvais côté de la chaîne. Après avoir entendu qu’il est parfois infranchissable jusqu’en mai, nous avons peu d’espoirs pour notre voyage tôt dans l’année. Les autres approches sont trop raides, trop longues ou ne sont pas assez enneigées pour tirer une pulka…

Après plusieurs semaines, nous avons enfin notre réponse. « Non ». Nous ne sommes pas autorisés à passer par la mine. Notre première réaction est d’essayer d’obtenir l’autorisation par l’intermédiaire d’une agence de voyage qui pense nous obtenir l’autorisation facilement, mais cette fois il ne faut que quelques jours pour obtenir le refus. Nous nous mettons sérieusement à la recherche d’un plan B, même en regardant cette fois-ci vers d’autres chaînes de montagnes, et commençons à établir différentes autres possibilités.

A mi-février Alex, un ami de Rob à Bichkek lui envoie une photo sur Instagram, montrant un 4×4 dans la neige avec la légende «En revenant de Ak-Shiirak. Photo prise du col de Suek à 4028» par Timur Akbashev. Il ne nous reste plus qu’à entrer en communication avec Timur, qui travaille avec une entreprise de tourisme, et nous organisons avec lui notre trajet de dépose dans le massif. Tant qu’il n’a pas trop de nouvelles chutes de neige, nous devrions pouvoir passer le col sans problème ! Les dernières semaines, nous avons terminé tous les préparatifs nécessaires, et après un transit stressant via l’aéroport de Lyon et Istanbul (nous avons plus de 200 kg de matériel) nous arrivons à Bichkek. Là, nous sommes chaleureusement accueillis par Mathieu et Caroline quand nous arrivons chez eux à 4h du matin… et Alex, qui nous a déjà beaucoup aidés à la logistique. Après deux jours de shopping (nourriture) et de remballage du matériel, nous sommes dans le bus pour Karakol. Nous passons la nuit sur place et le lendemain, au réveil il y de la neige dans les rues. Nous chargeons une dernière fois nos affaires dans et sur le 4×4, avant de partir vers la réalité de l’expé : le froid et beau Tien Shan.

Journal de bord du voyage

 

Mardi 15/03/2016 – J1

Nous avons passé le col de Suek !! Avec ce dernier obstacle franchi, nous venons de traverser les montagnes à 4000m. Tout semble parfait jusqu’à ce qu’on s’aperçoive, en haut du col, qu’un de nos pneus est à plat. Mais grâce au professionnalisme de Timur et à l’aide de Nico, nous pouvons rapidement continuer notre route. Après avoir montré notre permis frontalier au point de contrôle militaire, nous arrivons au pont de Kara-Say. Nous avions repéré sur les images satellites qu’il était effondré en son milieu, mais heureusement, il vient juste d’être reconstruit ! Juste après, nous quittons la route pour suivre un chemin de terre s’effaçant peu à peu vers le nord. Arrêtés par une congère de neige, nous ne pouvons pas poursuivre plus loin en 4*4. Nous vidons le coffre, le coffre de toit et retirons les pulkas et sac arrimés sur le toit en plein dans une tempête de neige, il fait vraiment froid (le thermomètre de la voiture indique -15°C). Vues les conditions, nous décidons d’établir le camp juste à côté et de profiter de la fin de l’après-midi pour mettre en place le camp, remonter les brancards et les attacher aux pulkas et trier les affaires. Puis, c’est le début de notre série de problèmes. Nous ne pouvons pas faire fonctionner le réchaud après plusieurs heures dans le froid. Le téléphone satellite ne fonctionne pas non plus et nous n’avons pas reçu de SMS. Après avoir découvert que ce que nous pensions être de la soupe aux lentilles est en réalité de la moutarde déshydratée et que nous en avons en stock pour 7 jours, nous mangeons rapidement quelques pâtes.

Extinction des feux à 23h30, complètement épuisés et dépités, mais plein d’espoir pour le lendemain ..!

Camp 1 41°39’52.19″N 78° 5’19.73″E

15 mars 2016 - Montage des pulkas. Vallon de Kara-Say, Kirghizstan. Après le voyage c'est le moment de remonter les brancards et de les fixer sur nos pulkas pour le lendemain. Photo Séverine Stemmer

Mercredi 16/03/2016 – J2

Ayant eu des problèmes avec le réchaud, nous décidons de rester sur place jusqu’à ce qu’il fonctionne. Nous envisageons la possibilité de contacter notre chauffeur Timur, si nous n’arrivons toujours pas à le faire fonctionner (on se sent un peu bête). Après s’être acharné toute la matinée, Rob fini finalement par en faire marcher un et nous avons pu faire fondre de la neige. Nous utilisons depuis le début le jerrican d’eau que nous avons emmené. Bien heureux de ce succès, nous démontons la tente, non sans quelques difficultés pour retirer les sardines du sol gelé (piolet, cordelettes, pelle, autre sardine… tout y passe). On espère établir nos prochains camps dans la neige et n’avoir recourt qu’à nos ancres à neige et ne plus utiliser les sardines… Nous partons à pieds et tractons nos pulkas lourdement chargées. Nous sommes à peine partis que déjà l’un des brancards de pulka se casse en raison d’un rivet défectueux. Il est vite réparé en utilisant (vous l’aurez deviné) du duct tape et du fil de fer et nous pouvons repartir. Notre avancée ressemble à une course contre le temps, car seulement une petite quantité de neige est tombée lors de notre première journée et a recouvert l’herbe et les rochers, indispensable pour notre progression mais elle fond à vue d’œil malgré les températures basses. Nous apprécions aujourd’hui le beau temps qui nous permet de découvrir le paysage qui nous entoure et de savourer la vue.

Nous établissons le camp sur un terrain assez plat et pouvons prendre notre premier vrai diner ce soir : de la soupe et du pain avec de la saucisse de cheval et du fromage. Nous passons la soirée à discuter sur les cartes et l’utilisation des différents systèmes de coordonnées GPS !

Position Camp 2 41°40’48.97″N 41°40’48.97″N

17 mars 2016 - La lente progression. Vallon de Kara-Say, Kirghizstan. Avec plus de 250 kg de matériel et de nourriture,

on doit tous tracter notre part de la charge. Photo Rob Estivill

Jeudi 17/03/2016 – J3

Dès le lever, nous recommençons à avoir des problèmes avec nos réchauds. Nous n’arrivons pas à résoudre le problème et à les faire fonctionner, nous levons le camp quand même et continuons notre marche régulière à pieds en tractant nos pulkas. Nous hésitons à rejoindre la rivière gelée et progresser dessus, ce qui nous permettrait d’accélérer le rythme en évitant les terrains vallonnées et accidentés au bord de la rivière. Mais nous avons des doutes sur la solidité de la glace et décidons de la jouer sécuritaire (trois voix contre une) en restant sur le côté.

Après une pause repas assez ventée, à l’ « abri » d’un rocher solitaire, nous chaussons enfin les skis et descendons vers le delta de la rivière qui est complètement blanc. Nico devant continue à tracer et à faire la course contre la fonte de la neige, un thème récurrent pour les jours suivants.

Nous établissons le camp, juste dans le virage en direction du glacier de Kara-Say

Position camp 3 41°44’12.73″N 78°12’44.24″E

Vendredi 18/03/2016 – J4

La perspective peu attrayante de ne pas avoir de réchaud qui fonctionne, une fois sur les glaciers et de compromettre l’expé dans son ensemble, nous décide à appeler Timur avec le téléphone satellite. Nous lui demandons d’acheter un réchaud et des bouteilles de gaz. Il nous répond immédiatement et nous annonce qu’il sera là aujourd’hui entre 16 et 17h. Rob et Nico partent à midi pour refaire en sens inverse le chemin parcouru les précédents jours. Pendant ce temps, Sev et Arnaud partent explorer et tracer la suite en direction du glacier. En arrivant au point de RDV (qui est le point de dépose du jour de départ) Rob et Nico ont une heure à attendre et creusent un trou pour s’abriter du vent et de la neige. Quelques minutes avant 16h, ils sortent et aperçoivent le 4*4 qui arrive à l’horizon. Le gaz et les réchauds sont vite emballés et ils repartent en direction du camp sous la neige qui tombe. De retour au camp 3, Sev et Arnaud sont déjà de retour et tout est recouvert par 10 à 20cm de neige fraîche. On savoure rapidement un repas chaud bien mérité… après les 4 uniques tartines avalées depuis le matin, pour 30km de marche/ski..

19 mars 2016 - La pulka ne s'utilise pas toujours sur des terrains plats. Moraine de Ka!-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan.
Dans quelques passages, il faut décharger les pulkas et porter, dans d'autres cas, un gros effort est suffisant pour surmonter le relief. 
Photo Séverine Stemmer

Samedi 19/03/2016 – J5

On se réveille confiants : nous pouvons enfin cuisiner sereinement et faire fondre la neige pour avoir de l’eau. Nous reprenons notre avancée et partons en direction du début de la moraine. Même en suivant le chemin, le moins pire, repéré la veille, il faut quand même porter les pulkas sur plusieurs sections de terrain accidenté et caillouteux et même les pousser pour … descendre une pente raide. Après avoir passé la fin de la moraine assez rocheuse, nous sommes à nouveau sur un delta plat que nous remontons pour atteindre la base du glacier de Kara-Say. On installe le camp très tôt à 16h10 pour la première fois. Nous testons le grechka (sarrasin) que nous avons acheté à Bishkek. Test très concluent (plus que la soupe à la lentille), il est excellent mais nous réalisons qu’on a peut être vu grand en quantité, ça gonfle beaucoup…

Position Camp 4 41°46’35.48″N 78°12’59.18″E

20 mars 2016 - Choix d'itinéraire : à la chasse aux premières ascensions! Au pied du glacier de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan. Maintenant qu'on est sur le terrain et qu'on a une meilleure vue sur les conditions, c'est le moment de bien choisir la course du lendemain. Pour cela, les vielles cartes russes sont au top ! Photo Séverine Stemmer

Dimanche 20/03/2016 – J6

Après une nuit très froide, nous nous réveillons sous un ciel bleu et le soleil pas loin. Nous sommes entourés de plusieurs vallées skiables, nous décidons de partir skier et laissons le camp sur place. Nous nous dirigeons dans la vallée au sud-ouest de notre camp et nous nous rendons vite compte que les conditions nivologiques sont très loin d’être idéales. Sur près de 50cm de profondeur le manteau est très instable. Nico est devant à la trace et on entend régulièrement des « woumpf » indiquant le tassement des différentes couches de neige, nous pouvons voir les fissures qui apparaissent tout autour de nous. C’est avec ce type de neige que nous allons devoir faire pour les prochaines semaines. Cela combiné aux différentes plaques qui sont déjà parties sur les faces Nord Est, nous ne sommes pas vraiment serein sur que l’on va pouvoir skier. Mais la journée est magnifique et on se divise en deux groupes. Nico et Arnaud se dirigent vers le sud et rejoignent la crête pour atteindre le sommet du Pic Moutarde (4400 m. 41°75382 – 78°20038) pendant que Sev et Rob continuent à remonter le glacier avant de rejoindre la même crête, plus haut, et atteignent le sommet de Rocher Réchaud à pieds pour les dernirs mètres en rocher. (4420 m, 41º75143 – 78º18769 ) Après plusieurs essais de vol infructueux d’Arnaud en parapente à cause du vent trop fort, Nico et Arnaud redescendent à skis et continuent de monter le glacier jusqu’au sommet du Mont Elia ( 4750 m. 41°77819 – 78°17019) atteint juste après 17h. Rob et Sev atteignent le col juste en dessous et ne peuvent pas poursuivre jusqu’au sommet en raison de l’heure et attendent les deux autres pour redescendre tous ensemble en skis au camp.

20 mars 2016 - Premier sommet, vierge peut-être! Rocher Réchaud, sud-ouest de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan.
Après avoir suivi la crête, ce petit tas de cailloux se démarque. C'est peut-être la première fois que quelqu'un pose les pieds,
ou du moins les skis dessus.  Photo Séverine Stemmer

Lundi 21/03/2016 – J7

Aujourd’hui il fait aussi très beau, et toute l’équipe part vers le glacier parallèle à celui d’hier. L’itinéraire est assez simple, et nous nous dirigeons vers le sommet le plus haut du vallon, que nous appelons Tête de Lion ( 4640 m. 41º79215 – 78º18679 ). Le pic se divise en deux bosses distinctes, qui pourraient être considérées comme des oreilles. La vue depuis le sommet donne une bonne idée du reste de la chaîne de montagnes, et on peut voir la mine Kumtor au loin à l’ouest. La descente à skis est assez bonne et nous profitons de l’après-midi au camp pour se détendre et se laver (un peu).

20 mars 2016 - Sommet du Mont Elia. Mont Elia, Ak-Shirak, Kirghizstan. Premier grand sommet de l'expé, avec une belle vue à 360º. Photo Nicolas Valdenaire

20 mars 2016 - Le skieur nocturne. Au pied du glacier de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan. Avec la poudreuse autour de la tente, il faut toujours chausser les skis pour se déplacer. Photo Rob Estivill

21 mars 2016 - Rob et Arnaud. Tête de Lion, Ak-Shirak, Kirghizstan. En profitant du sommet. Photo Séverine Stemmer

21 mars 2016 - Premier sommet à quatre, 4690m ! Tête de Lion, Ak-Shirak, Kirghizstan. Avec ce sommet, on prend conscience qu'après toutes les inquiétudes: passage des cols, permis, manque de neige, stabilité du manteau neigeux; on peut atteindre les objectifs que l'on avait au départ de l'expé ! Photo Rob Estivill

21 mars 2016 - Nico trace les pentes vierges.  Glacier sans nom 2, sud-ouest de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan. C'est le moment de profiter de la descente, avec une neige encore légère. Au fond les sommets qui bordent la vallée de Kara-Say, d'environ 4500 m d'altitude.  Photo Rob Estivill

Mardi 22/03/2016 – J8

Arnaud essaie de voler, mais encore une fois il y a trop de vent. Pendant ce temps, les trois autres remontent le glacier chaotique de Kara-Say pour essayer de trouver le chemin idéal pour tracter les pulkas vers un camp plus élevé. Nous nous rendons compte que ca peut passer en pulka mais il va falloir s’alléger au maximum, en laissant tout ce qu’on peut sur place. Nous sommes de retour tôt au camp.

Nous empaquetons tout ce que nous n’avons pas l’intention d’utiliser pour le prochain camp (à savoir des vêtements de rechange et de la nourriture) et plaçons les sacs dans une petite tente que nous enterrons sous 50cm de neige. Rob cuisine ce soir et encore une fois quand il fait la cuisine, on peut nourrir une deuxième équipe… ce qui veut dire que demain matin ça sera sarrasin gelé au petit déj…

21 mars 2016 - Séverine déchiffre la météo. Au pied du glacier de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan. Avec l'aide d'un téléphone satellite on peut recevoir des infos du monde extérieur. Depuis Grenoble, Emilie nous envoie la météo des prochains jours. Mais le nombre de caractères étant limité, il faut coder les SMS pour être le plus bref possible.  Photo Rob Estivill

21 mars 2016 - Pulka et soleil.  Au pied du glacier de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan. En rentrant au camp 4, Nico et Rob se posent au soleil dans leurs pulkas pour se reposer après le sommet.  Photo Séverine Stemmer

22 mars 2016 - Le dôme. Au pied du glacier de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan. À l'intérieur de la tente il y assez de place pour lire, se brosser les dents ou même apprendre le russe en tout confort! Photo Arnaud Pasquer

23 mars 2016 - Début du tractage, il faut contourner les bosses ! Glacier de Kara-Say Nord, Ak-Shirak, Kirghizstan. Séverine et Arnaud tirent leurs pulkas sur le glacier de Kara-Say avec les séracs de Kirghizia au fond. Photo Rob Estivill

Mercredi 23/03/2016 – J9

Nous partons du camp 4 et remontons le glacier avec nos pulkas. Le relief du glacier assez particulier, formant comme des vagues dans la glace, est un réel défit pour le tractage de nos pulkas, en particulier pour Arnaud avec son modèle vintage. Chaque bosse d’un mètre signifie pousser, tirer, déchausser et redresser le chargement de sa pulka. Cela nécessite environ 15 minutes à chaque fois. Heureusement que nous avons beaucoup allégé nos sacs. Nous atteignons finalement un superbe emplacement pour établir notre camp 5, avec une belle vue sur le glacier et le pic Kirghizia juste en face. Pour une fois, nous avons beaucoup plus d’épaisseur de neige et en profitons pour établir un camp 4 étoiles : Rob et Nico creusent une cuisine et des toilettes pour se protéger du vent !

Position Camp 5 41°48’8.03″N 78°14’41.50″E

Jeudi 24/03/2016 – J10

Il est temps d’aller explorer plus haut, et aujourd’hui on s’est splitté en trois équipes. Nico est parti de son côté pour essayer d’atteindre le sommet de « Dratpouet », le pic escarpé juste au nord de notre camp, alors qu’Arnaud a essayé de trouver un bon emplacement pour voler. Pendant ce temps-là, Sev et Rob remontent le vallon à l’est de « Dratpouet » afin d’aller voir le col qui communique avec le Glacier Petrov. Finalement, Nico n’a pas pu remonter la face sud-ouest à cause de la neige instable et finit par remonter jusqu’au fond du vallon pour gravir le sommet Snow Cannon, qui avait déjà été réalisé par l’équipe britannique en 2006. Arnaud n’a encore pas réussi à voler à cause du vent et de la neige profonde. Sev et Rob ont constaté que le col ne pourrait pas passer, au moins avec des pulkas et montent sur le petit sommet à droite du col, le rocher Oliver. On décide de nommer ce col le Col Sombre, en raison des grandes corniches qui plongent la descente raide de l’autre côté dans l’ombre. En redescendant Rob skie sur une crevasse, mais le pont de neige s’effondre quand il a déjà partiellement passé la crevasse et ne tombe donc heureusement pas. Nous nous retrouvons quasi tous en même temps au camp et réfléchissons à gravir Dratpouet du côté Est par un couloir que Sev et Rob ont vu dans la face.

Vendredi 25/03/2016 – J11

On suit les projets d’hier et toute l’équipe part en direction du couloir et tente d’atteindre le sommet de Dratpouet. Arrivés au pied du couloir, il a bien purgé comme prévu. Nous remontons rive gauche où la neige est assez dure, du moins au début. Arnaud trace devant et franchit la corniche pas très accueillante pour parvenir sur l’autre versant. Nico et Arnaud vont sur le sommet de droite (Nord), mais réalisent que c’est le sommet de gauche (sud) qui est le plus élevé. Ils reviennent par la crête en haut du couloir et on se retrouve tous les quatre au sommet. Malheureusement la dégradation prévue arrive et le temps se gâte, mais quel bonheur d’être tous les quatre au sommet. Alors que Rob et Arnaud redescendent à pieds, Sev et Nico skient du haut du couloir, dans une neige pas si bonne qu’espérée. A partir du bas du couloir, la visibilité est très mauvaise, mais comme la neige ne tombe pas depuis longtemps, on suit la tranchée faite par notre trace de montée pour regagner notre camp en sécurité.

 

Samedi 26/03/2016 – J12

Emilie qui nous envoie tous les jours la météo par SMS sur le téléphone satellite, nous a annoncé un temps orageux pour aujourd’hui. Nous avons donc décidé de rester au camp pour la journée et de profiter pour se reposer et recharger nos différents appareils avec les panneaux solaires, s’il y a un créneau de soleil avant l’orage. Le camp étant posé en plein sur le glacier avec les sommets assez éloignés, on a préparé un paratonnerre avec nos sondes à neige à distance du camp. Mais pour la première fois les prévisions météo ne sont pas correctes, on voit bien les nuages au loin, mais aucune tempête en vue. Au milieu de l’après-midi, alors que nous faisons tranquillement la sieste dans nos pulkas, nous sommes réveillés par un énorme bruit accompagné d’une sensation de chute : l’ensemble du manteau neigeux du glacier autour de nous, vient de s’affaisser de quelques centimètres…

 

Dimanche 27/03/2016 – J13

A ce stade, Arnaud est désespéré de ne pas avoir eu les conditions pour pouvoir voler. Pendant que le reste de l’équipe traverse le glacier de Kara-Say, en direction du vallon au sud de Kirghizia, il part avec son parapente en direction d’un sommet juste au-dessus de notre camp. Alors que Nico, Sev et Rob viennent de prendre pied sur le glacier Kirghizia, un petit morceau de tissu orange se détache de la montagne et commence à descendre vers le bas de la montagne. Il a décollé !!! En regardant le petit point atterrir juste à côté de la tente, le reste de l’équipe continue dans le vallon de Kirghizia. Ils remontent une pente raide, et se rendent compte que sur le haut il y a juste une petite pellicule de neige sur de la glace. Nico a réussi à sortir à la brèche en traçant devant, mais Sev a quelques difficultés car la majeure partie de la neige a disparu derrière dans la trace. Ils parviennent tous les deux à la brèche et peuvent apprécier la vue de l’autre côté, en partie sur la mine Kumtor. Nous décidons d’appeler cette brèche, la brèche du volcan à cause de la forme du pic Kirghizia. Bien que nous ne sommes pas allés plus haut, la vue de la brèche donne une bonne idée de l’itinéraire jusqu’au sommet. Les derniers mètres semblent assez raides et en glace, mais la crête doit pouvoir mener au sommet sans trop d’obstacles. Cette nuit nous avons été réveillés par un bruit devant la tente à l’extérieur. En ouvrant l’abside, Rob tombe né à né avec Fantastic Mr Fox. Ca ne sera pas notre dernière aventure avec ce petit animal rusé…

Lundi 28/03/2016 – J14

Lundi, nous décidons de partir en direction des sommets, déjà grimpés pour la plupart par l’équipe britannique en 2006, et tenter d’en répéter un ou plusieurs.

En arrivant en bas du pic Karga, Nico part de son côté et décide de remonter le couloir raide qui mène à l’arête du Pic Koyon. Pendant ce temps, les trois autres commencent à remonter la crête de Karga, en compagnie de plusieurs corbeaux volant au-dessus de leur tête. A quelques dizaines de mètres du sommet, Rob plante son bâton à travers de la neige molle et découvre une grande crevasse qui barre le chemin. Impossible de sauter par-dessus et la contourner semble assez risqué ne sachant pas jusqu’où elle s’étend, les trois décident de faire demi-tour… De son côté Nico se heurte à une fine couche de neige posée sur de la glace, en haut du couloir juste sous la pointe Anna, qu’il remonte et ne s’y attendant pas et zippe. Il remonte au sommet et ski tout le couloir. Nos stocks de nourriture s’épuisent. Il faut donc redescendre au camp 4 pour retrouver les stocks que l’on a enterré. C’est notre dernière nuit à 4200m.

 

Mardi 29/03/2016 – J15

Il fait gris et il neige quand nous plions le camp et rangeons la tente, et nous redescendons le glacier de Kara-Say en gardant nos peaux. Avec très peu de visibilité, cela n’est pas beaucoup plus facile qu’à la montée, si ce n’est que nous avons beaucoup moins de poids. Le temps se lève quand nous quittons le glacier et nous commençons à chercher le bâton que nous avons planté dans la neige où la tente est enterrée. Nous avons un coup au cœur quand nous voyons que nos affaires sont étalées sur la neige tout autour. En courant vers le carnage, on aperçoit des morceaux de sacs plastiques, de tentes et des vêtements volants au vent. En ramassant une partie de la manche de la veste d’Arnaud, nous nous attendons à avoir toute notre nourriture disparue. Heureusement, seulement certains sacs ont été éventrés, et à part nos fruits secs et nos barres de céréales, la plupart de notre nourriture a été préservée. La neige qui est tombée dans la matinée n’aide pas à l’opération de nettoyage, mais après quelques heures nous récupérons la plupart de nos affaires. Nous établissons le camp à quelques mètres de notre ancien emplacement et allons nous coucher après avoir mangé. Mais pas pour longtemps ! Fantastic Mr. Fox est de retour, peut-être pour voir si le marché ambulant a quelque chose d’autre à offrir. Nous réussissons à le chasser dans la nuit, et obtenons, par la même occasion, la possibilité de dormir un peu.

 

Mercredi 30/03/2016 – J16

Avec Sev qui était malade cette nuit et qui ne se sent pas très bien au réveil, nous décidons de ne pas bouger ce matin. Nico profite du créneau météo et part dans la ligne évidente dans la face ouest juste au-dessus du camp, alors qu’Arnaud et Rob font un peu de cascade de glace sur les séracs en bordure du glacier. A midi, il commence à neiger et on a replié le camp quand Nico revient du sommet. Il a entendu les abeilles au sommet, cette vibration caractéristique de l’air due à une accumulation de charge statique et a dû courir pour éviter la foudre qui a frappé les montagnes pas très loin. Ce sera la Pointe de la Foudre. Nous finissons de manger et d’empaqueter les dernières affaires. A partir de cet instant le temps se réchauffe sensiblement et quand nous commençons à redescendre la vallée, l’eau commence à apparaître à travers la glace et la neige (nous aurons bientôt plus besoin de kayak que de pulka..). Nous suivons les courbes de la rivière plus facile à descendre que la moraine. Arrivés à l’embranchement avec la rivière gelée que nous avons remonté pour arriver à cet embranchement le 3ème jour, nous prenons pied sur la rivière et continuons à la remonter afin d’arriver à la base du glacier. Nous établissons le camp sous un vent violent, heureusement que nous sommes rodés à ce stade, pour le montage de la tente.

Jeudi 31/03/2016 – J17

Ce matin Arnaud a essayé de décoller de bonne heure du sommet juste en face mais sans succès. Une fois de retour au camp, toute l’équipe part et aborde le glacier rive droite en suivant une sorte de canyon : une rivière gelée entourée de hauts murs de terre et cailloux. Rapidement, la rivière nous conduit au pied du glacier et nous devons porter nos skis à travers la moraine. Après une demi-heure de marche, nous pouvons à nouveau chausser nos skis et prendre pieds sur le glacier. Nous remontons le vallon et tournons à nouveau à gauche et passons l’après-midi à remonter les pentes douces du glacier. (Ce qui vaut la réflexion de Nico annonçant qu’il prendrait ses skis de fond la prochaine fois). On aperçoit un sommet au fond du glacier. Nous continuons à remonter jusqu’à son pied et après une pente en glace nécessitant les crampons et un court passage d’escalade dans de magnifiques rochers de granit rouge, nous arrivons au sommet. Nous savourons la vue à 360° sur tout le massif, avec seulement des centaines de sommets de tous côtés. Après les quelques soucis des derniers jours et les traces de pas au sommet, nous décidons d’appeler ce sommet : le Pic du Renard Voleur (Nous avons quand même hésité avec : la Bouse à Rob)

 

Vendredi 01/04/2016 – J18

La météo annoncée n’est pas très engageante, nous nous réveillons sous la neige et ne voyons pas l’intérêt de remonter à nouveau le glacier. Nous restons donc, à proximité du camp, pour la journée et profitons du temps sur place pour filmer quelques scènes et appeler Timur pour organiser notre récupération. Des vents violents ont coupé court à l’envie d’Arnaud de tenter un nouveau vol.

 

Samedi 02/04/2016 – J19

C’est sous la neige que nous plions ce matin le camp avant de descendre le delta de la rivière gelée. Au bout de quelques mètres, la réparation faite sur le brancard d’Arnaud, le premier jour cède. La très mauvaise visibilité ne nous permet pas, parfois, de voir autre chose qu’un des autres membre de l’équipe devant sous la neige. Nous retournons sur nos pas des premiers jours et pique-niquons abrités par le même rocher isolé qu’à l’aller. Bien qu’à l’origine nous avions initialement prévu deux jours pour rejoindre le point de départ, nous décidons d’avancer le plus vite possible pour redescendre toute la vallée en une seule journée. La neige a beaucoup fondu et même si on trace un itinéraire plus à flan, en visant les zones les plus enneigées, nous nous retrouvons à tracter nos pulkas sur l’herbe et la boue, ce qui glisse sensiblement beaucoup moins. Nous arrivons tout de même au camp 1. En regardant tout autour de nous, il y a comme un air de printemps et le paysage a déjà changé de couleur, virant sur le brun.

 

Dimanche 03/042016 – J20

Toute l’équipe profite du dernier jour sur place en se promenant autour du camp. Rob a été un peu plus loin et est remonté au-dessus du camp jusqu’à la ligne de crête dominant la vallée que nous venons de redescendre, il a même suivi quelques traces de loup. Il s’est arrêté à un sommet à 4400m surplombant l’intersection entre le glacier de Kara-Say d’un côté et les plaines au sud d’Ak-Shiirak de l’autre. La météo n’était pas très bonne et il a eu la neige sur la descente.

[3] Przevalsky est mort et est enterré à Karakol, après avoir commencé son cinquième grand voyage. La ville a été rebaptisée Przevask en son honneur entre 1888 et 1921, puis de nouveau entre 1939 et 1991.

Lundi 04/04/2016 – J21

Dernier jour, après 21 jours dans le massif. Timur est toujours aussi ponctuel, en arrivant à midi et nous accueille avec du chocolat et une bouteille de cognac kirghize !! (pour avoir survécu) On charge toutes nos affaires à nouveau sur le 4 x 4, à croire qu’on a rien mangé en 3 semaines, c’est toujours un jeu de Tetris complexe. Nous sommes reconnaissants aux militaires du poste de contrôle qui ne nous demande pas de déballer toutes nos affaires pour les contrôler. En direction du col de Suek, nous croisons des bergers qui mènent déjà leurs troupeaux de vaches ou de chevaux à travers les montagnes vers les pâturages d’été.

Après le blanc et le noir du col, nous descendons vers les bords ensoleillés du lac Issy Kul et les abricotiers en fleurs. C’est une réelle transition pour nous de l’hiver au printemps.

Nous retournons à l’auberge et prenons notre première douche depuis 3 semaines (froide pour Nico et Rob qui n’ont pas choisi la bonne douche…) et un grand repas avec quatre français, seuls touristes rencontrés. (Un couple qui se promène au Kirghizistan pour 3 semaines avant que lui ne reprenne la route à vélo et deux bretons qui sont partis parcourir pendant une année la route de la soie.) Rob profite de ce retour et abuse sur le Cognac, la bière et la Vodka… et en paie le prix le lendemain matin. Nous sommes de retour à la civilisation !

Avant de partir, l’une des choses que nous voulions était d’éprouver le sentiment ressenti par les explorateurs d’autrefois, de ne pas savoir ce qui est derrière la prochaine montagne. En s’équipant de pulkas, afin de pouvoir tracter nos tentes, notre nourriture et tout notre matériel, nous imitions les pionniers qui ont exploré les régions polaires. Contrairement à eux, nous disposions de satellites et de quelques cartes qui ont rendu la planification de notre expé beaucoup plus facile. Même si, dans certains cas, lorsque les cartes ne sont pas assez détaillées, nous avons eu cette sensation et de ne pas savoir à quoi nous attendre. Cette visite nous a aussi permis de découvrir les explorateurs locaux, parmi eux l’un des plus grands voyageurs russes de tous les temps : Nikolai Przevalski. Bien que moralement réfutable compte tenu de normes d’aujourd’hui, Przevalski est parti à cheval, a voyagé et tiré le sien à travers l’Asie centrale et orientale, rapportant des milliers de spécimens de flore et de faune à découvrir et répertorier par les scientifiques. Mais il n’a pas fait cela uniquement pour l’intérêt scientifique: il a toujours été plus heureux à l’extérieur, loin des grandes villes oppressantes. Il avait une vision très pessimiste de la société humaine, aussi bien des personnes civilisées que de ceux qu’il nommait « sauvages ». C’est dans les hautes montagnes et les déserts de l’Asie qu’il prend le plus de plaisir [3].

Bien que nous ne puissions prétendre explorer et se déplacer à la même échelle que Przevalski, nous pouvons partager une petite anecdote avec ce grand personnage russe. En 1873, au cours de ses voyages à travers la vallée Shuga, des loups tibétains déterrent ses provisions pour le voyage du retour et mangent un paquet entier de beurre. Il a dû se sentir comme nous, lorsqu’il a découvert toutes ses affaires dispersées par les animaux lors de son retour à sa cachette !

En jetant un œil sur les notes que Rob a prises en 2014, nous sommes tombés sur le passage :

« Mes premières impressions de Bichkek, précédemment connu sous le nom de Frounze, précédemment connu sous le nom de Pichpek étaient exactement cela. Premières impressions. Puis impressions secondes . […] Quand nous sommes rentrés de nos voyages à travers le pays, ces perceptions ont encore été modifiées. Une chose est sûre; c’est une ville en mutation, pas uniquement en raison de sentiments subjectifs, mais en raison de l’énorme quantité de briques et de ciment qui sont déplacés. Des routes entières ont été arrachées pour être refaites, plusieurs chantiers de construction dans toute la ville (y compris une grande mosquée dans le nord-est) et la terre déplacée continuellement autour donne une ambiance de reconstruction Cela contraste avec l’état de délabrement de la plupart des bâtiments, abandonnés et qui tombent en ruines. On peut se poser la question qui va gagner ; est ce que tout sera construit avant que le reste pourrisse ? »

Deux ans plus tard, ceux d’entre nous qui sont déjà venus auparavant, sont une fois de plus surpris par la quantité de nouveaux bâtiments et des travaux en cours. A la fois, à Bichkek, où de nouveaux quartiers semblent avoir vu le jour, et aussi le long de la route en direction de Karakol, qui est devenue une route à deux voies avec une séparation au milieu ! Ce progrès donne certainement une vision plus moderne du pays, et nous pouvons imaginer que dans 10-15 il sera méconnaissable. Cette transformation ne concerne pas seulement l’infrastructure du pays, mais aussi le développement économique. Avec l’apparition de plusieurs agences de tourisme et associations actives tournées vers le développement durable, le tourisme s’est beaucoup développé. Avec son paysage incroyable, le Kirghizistan sera en mesure de donner des expériences exceptionnelles à ceux qui osent s’aventurer dans ses montagnes. Nous espérons seulement que dans les années à venir cela va enrichir le peuple kirghize mais que son évolution restera préservée et durable. Et de notre côté, comme Przevalsky, nous espérons que nous pourrons y retourner…

 

Note : Nous considérons que toutes nos ascensions dont nous parlons, sont dépendantes de toute autre information que nous pourrions avoir sur le massif. Après avoir récolté et lu la plupart des récits occidentaux sur ce massif, nous pensons que nous sommes les premiers à avoir gravi et skié les sommets mentionnés en tant que tels, mais il y a toujours la possibilité qu’aucune trace d’ascension précédente n’ait été laissée ou que nous n’ayons pas trouvé l’information laissée. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les expéditions russes dans le Tien Shan, et nos pauvres compétences dans la lecture du russe ! Nous sommes preneurs de toute information supplémentaire sur ces montagnes !

Nom Coordonnées
Pic Moutarde 41°45’13.76″N 78°12’1.37″E
Rocher Rechaud 41°45’5.15″N 78°11’15.68″E
Mont Elia 41°46’41.48″N 78°10’12.68″E
Tête de Lion 41°47’31.74″N 78°11’12.44″E
Pointe de la Foudre 41°46’36.09″N 78°14’5.67″E
Dratpouet 41°49’44.72″N 78°15’52.34″E
Brêche du Volcan 41°49’10.13″N 78°12’53.93″E
Col Sombre / Rocher Oliver 41°49’43.97″N 78°17’3.02″E
Epaule Aimery 41°49’58.58″N 78°16’32.93″E
Pic Renard Voleur 41°47’18.20″N 78°17’16.73″E

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