Bourses Expé 2017

récit d'expédition [lauréats BOURSES 2015]

La Grande Traversée Papoue

Une aventure entre traditions et modernité

INDONÉSIE - 5 septembre-1er novembre 2015

BLOG

 

L'ÉQUIPE

 

David Scholl

Etudiant, 26 ans,
Wolfisheim 67

 

Loïc Imbert

Etudiant, 26 ans,
Strasbourg 67

 

 

 

 

PRÉAMBULE

En août 2012, David réalise sa première expédition en Papouasie Occidentale. En sillonnant les montagnes papoues, il découvre un univers et une culture qui même à la fin de son voyage ne cesse de l’attirer. Il entreprend alors en 2014 une seconde expédition au cœur du territoire Korowai, et y rencontre les derniers clans vivants encore en autarcie totale. A force d’en parler à Loïc, son compagnon de voyage de toujours, ils décident ensemble de réaliser une expédition plus longue et plus difficile. Le projet se concrétise lorsque nous obtenons le soutien des Bourses Expé  pour la réalisation de la première traversée Nord-Sud de cette partie de l‘île.

À cette occasion, nous avons l’opportunité de rencontrer Luc-Henri Fage, coordinateur des Bourses Expé. Il est le seul à avoir réalisé, avec A. Seveau, la traversée Sud-Nord de l’île sur les traces de Pierre-Dominique Gaisseau, dont est tiré leur film La Mémoire des brumes. De cette rencontre, nous obtenons de nombreux conseils quant à la marche à suivre pour réaliser un film dans des conditions d’expéditions pas toujours évidentes.

Notre aventure est évidemment loin de celle qu’à réalisée Pierre-Dominique Gaisseau dans les années 60. Notre but est donc de documenter de manière fidèle le mode de vie actuel des peuples indigènes de Papouasie. Le monde moderne qui s’impose à eux, la divergence de leurs réactions face à cela, l’évolution perpétuelle de leur mode de vie, et les traditions que certains continuent d’entretenir, sont autant d’aspects intéressants que nous souhaitons mettre en valeur. En parcourant les jungles et les montagnes, nous avons réussi à nous fondre dans le monde sauvage qu’est le leur et à en découvrir les bons et les mauvais côtés.

Aujourd’hui, en ce début de 21è siècle, la Papouasie est une région en plein changement. Les dernières sociétés tribales traditionnelles se font de plus en plus rares, et dans quelques années beaucoup de ces traditions auront disparues. Je prends par exemple le cas de ce tailleur de pierre que nous avons rencontré à Larye, il nous a lui-même expliqué que lorsque lui et ses derniers amis mourront, cette tradition disparaîtra avec eux. De même, David avait rencontré un clan Korowai en 2014, et lorsque nous y sommes retournés en 2015, beaucoup de choses avaient déjà changé. En effet, il y a à peine un an, ce clan vivait en autarcie totale au cœur de la jungle sans le moindre accessoire moderne, ce qui n’était plus le cas lors de notre expédition. Les choses évoluent à une vitesse fulgurante, et il n’est pas impossible que d’ici un an ou deux, il ne reste plus personne dans cette jungle.

Ode à l’aventure

Après des mois de préparation, le jour du grand départ est arrivé. Malgré les nombreuses recherches et les quelques contacts de David sur place, nous n’avons trouvé que très peu d’informations sur le trajet que nous projetons de parcourir. Nous souhaitons rallier Merauke depuis Jayapura par voie terrestre. Un monde de jungles impénétrables et de montagnes infranchissables, peuplés de sociétés tribales traditionnelles nous sépare de notre point d’arrivée. Si de nombreux aventuriers de tout poil ont déjà exploré l’île, personne à ce jour ne l’a traversée du nord au sud via cet itinéraire. Nous ne savons même pas s’il existe des sentiers nous permettant de rallier certains villages. Au coeur de cet univers aussi hostile qu’attrayant, le mystère reste entier. Nous avons décidé de réaliser cette traversée par voie terrestre afin de nous intégrer au mieux dans l’environnement si particulier des Papous et de documenter de manière fidèle leur mode de vie actuel. Armés de notre courage, nous partons à l’aventure.

 

JayapuraFamille Papoue pêchant près du port industriel

 

Le 23 septembre 2016, une chaleur accablante nous accueille alors que nous faisons nos premiers pas dans les rues de Jayapura, chef lieu de la Papouasie Occidentale. Malgré la fatigue, pas le temps de végéter, nous n’avons réussi à obtenir qu’un visa touristique de 60 jours, et nous savons très bien que ces deux mois ne suffiront pas pour parcourir les 650km qui nous séparent de Merauke. Nous nous hâtons donc vers le poste de police pour obtenir notre « surat jalan », le permis de marcher nécessaire pour s’enfoncer légalement dans l’immensité de la jungle papoue. Évidemment, les choses se compliquent, et les officiers nous questionnent longuement sur notre parcours. Nous arrivons à nous faire tamponner les noms de quelques villes, mais la plus grande partie de notre trajet se situe en zone interdite, et il n’est pas question pour eux de nous laisser nous aventurer, seuls qui plus est, dans des endroits aussi dangereux…

Nous ne nous laissons pas abattre, et partons à la recherche des derniers éléments nécessaires à notre expédition. Les étalages de fruits et légumes des Papous descendus des montagnes voisines et les magasins tenus quasi exclusivement par des Indonésiens se côtoient dans une étrange atmosphère. Certains Papous semblent errer sans but apparent autour des banques et des chaînes de fast-food américaines où les Indonésiens s’affairent. Après avoir acheté la nourriture et le matériel dont nous avons besoin, nous quittons cette ville aux multiples facettes à bord d’un 4×4 délabré que nous partageons avec une demi douzaine d’autres Papous.

Direction inconnue

À environ 200 km de Jayapura, nous arrivons dans un campement qui sert de base aux ouvriers Indonésiens qui construisent cette route, tracée comme un sillon au beau milieu de la jungle. Derrière les impressionnantes machines de chantiers, nous découvrons une rivière à l’eau cristalline qui ne manque pas d’attirer notre attention. Malgré les objurgations des ouvriers qui évoquent des crocodiles agressifs et des cascades colossales, nous décidons de nous lancer, armés de notre confiance et de notre GPS pointant dans la bonne direction.

 

Rivière Aplé – Camp près de la rivière

 

À bord de nos packrafts, nous commençons notre incursion dans l’immensité de ce monde perdu où les fougères arborescentes et les arbres démesurés forment le décor. Les rapides qui se succèdent et les cailloux tranchants sont autant d’obstacles qui mettent nos embarcations à rude épreuve. Mais il n’y a pas de cascades à l’horizon, et les seuls reptiles que nous observons sont de petits lézards qui ont l’incroyable capacité de courir sur l’eau. Animés par un sentiment de liberté intense, nous pagayons ainsi trois jours durant, sans croiser âme qui vive. Le soir, assis auprès du feu, bercés par la danse des flammes, nous nous laissons porter par l’immensité du monde qui nous entoure. Dans ce tableau, l’homme n’est qu’un être infime et éphémère faisant face à la grandeur et à la puissance d’une nature immuable. La symbiose des végétaux, des minéraux et des animaux nous entraîne vers cet univers primitif. Nous nous laissons aspirer corps et âme par cette jungle indomptée qui nous renvoie l’image de notre vraie nature. Serions-nous déjà en train de redevenir les hommes sauvages que nous devrions être ?

 

Village Terable. Le chef et son fils

 

Lorsque nous atteignons l’embouchure avec la rivière Nawa, nous y trouvons un village du même nom. Après quelques négociations, nous montons à bord d’une pirogue traditionnelle couplée à un gros moteur moderne pour remonter la rivière Sogber jusqu’au village de Terablu. Au moment où nous découvrons l’aéroport en construction et l’énorme hélicoptère russe qui trône à l’entrée de la petite bourgade, nos rêves de découvrir les derniers villages traditionnels Lepki partent en fumée. Ici, les cases modernes aux toits en tôle ont déjà remplacé les habitations traditionnelles. De rencontres en discussions, nous cherchons à savoir s’il existe un moyen de rallier les montagnes, mais les dires de nos nombreux interlocuteurs semblent confirmer ce que nous redoutons, personne ne s’aventure si loin dans la jungle, pire, certains nous affirment qu’il est impossible de rejoindre les contreforts de la cordillère centrale à pied. On nous conseille de retourner à Jayapura et de prendre l’avion, mais nous rejetons cette idée, bien décidés à trouver un moyen de continuer à pied.

Doutes, souffrances et découvertes

Alors que nous scrutons nos cartes à la recherche du chemin le plus cohérent à emprunter, un Papou d’une trentaine d’années vient à notre rencontre. Il s’appelle Jenus, et se présente comme étant originaire d’un petit village situé dans les montagnes que nous souhaitons rejoindre. Il nous assure qu’il existe bel et bien un chemin, et que lui et son ami Penus veulent bien nous accompagner. D’après lui, il nous faudrait plusieurs semaines avant d’atteindre son village que nous n’arrivons pas à situer sur nos cartes, mais il nous explique que d’autres hameaux se trouvent sur le chemin.

 

Jungle. Paysage en haut d’un col

 

Le 1er octobre, notre petit groupe s’enfonce à pied au coeur de la forêt. Les branches, les lianes et les troncs d’arbres se mêlent dans une étreinte dense, nous poussant à avancer lentement et à grands coups de machettes. De temps à autre, un arbre mort couché au milieu du chemin sert de passerelle au-dessus du vide. Nous jouons les équilibristes sur ces ponts de fortune, rendus glissants par l’humidité et les mousses qui les recouvrent. Après quelques heures de marche, en traversant un énième pont, Loïc perd l’équilibre et chute violemment de plusieurs mètres de haut, se blessant à la hanche. Le doute quant à la réussite de notre entreprise s’installe subrepticement. Nos pisteurs nous conseillent de rebrousser chemin. Nous nous concertons, et décidons de continuer, quitte à faire demi-tour d’ici quelques jours si la situation ne s’améliore pas. Pas question d’abandonner dès le premier jour de marche !

Après une nuit de repos, et malgré la douleur à la hanche de Loïc, nous reprenons la route. Non sans peine, nous nous enfonçons dans la forêt et découvrons petit à petit notre quotidien ; un univers humide où la pluie, la jungle et la boue ne semblent connaître aucune limite. L’ivresse de la marche s’empare de nous sans prévenir et nous porte vers l’inconnu. Nous grimpons les sentiers à quatre pattes, et les descendons sur les fesses, ne formant plus qu’un avec la pourriture végétale. Ramper sous des amas de bois bloquant le passage, patauger dans des mares de boue, se retenir à des bouts de bois qui s’émiettent à la moindre pression, tomber, se relever, retomber, nous ne nous étonnons même plus des obstacles que la jungle met sur notre chemin. Mais de ce même environnement, aussi inhospitalier soit-il, émane une atmosphère magique. La mosaïque des couleurs vives des mousses, des fougères, des tourbières, des lichens et d’autres plantes inconnues se mêlent et se perdent dans les dédales d’une peinture naturelle sans fin. L’odeur âcre et douce du bois mort et des feuilles en décomposition semble être ravivé par la pluie incessante. Le bruit de ces millions de gouttes d’eau heurtant la voûte végétale, se mêle à celui des cascades, formant une mélodie aquatique au coeur du silence qui règne dans l’immensité de cette jungle.

 

Village inconnu. Préparation du pandanus

 

Presque chaque soir, nous nous arrêtons dans un autre village et les rencontres se multiplient. Nos repas sont principalement constitués de patates douces et de la purée rouge du pandanus, parfois agrémentés de larves ou chenilles de toutes sortes. De jour en jour, l’ivresse de la marche se transforme en souffrance. À tel point que nous en venons à redouter l’arrivée du soleil qui marque le début d’une nouvelle journée d’efforts, qui parfois nous semblent vains. Mais, à peine nos sacs posés dans une hutte enfumée, la joie de vivre et l’hospitalité des Papous nous remonte le moral et nous pousse à aller de l’avant. Au fil des rencontres, nous en apprenons chaque jour davantage sur les tribus Papoues et leurs traditions.

L’univers papou

Nous arrivons au village de Nongme le 10 octobre, et nous avons la chance de pouvoir assister à une grande fête. Tout le village est réuni dans la hutte commune où les anciens préparent le repas. Pour cette occasion, légumes et cochons sont cuits à l’étouffée grâce à des pierres brûlantes soigneusement enveloppées dans des fours traditionnels faits en feuilles de bananiers. La fumée dense qui flotte dans l’air ne semble déranger que nous. Tout le monde est assis à même le sol, dégustant ce délicieux repas dans une atmosphère joviale. Le chef du village prend soudainement la parole et nous explique qu’aujourd’hui malgré la christianisation et l’apparition de gadgets modernes, les Papous ont su garder une partie de leurs traditions, et qu’il est heureux de nous les faire découvrir. Sur un ton calme et autoritaire à la fois, il nous conte les légendes du passé et la réalité d’aujourd’hui.

 

Nongme. Case des hommes

 

C’est repus et reposés que nous repartons sur les sentiers papous, et malgré le manège incessant des montées-descentes, la marche nous semble presque aisée. Nous faisons néanmoins connaissance avec ce que nous avons surnommé les « jardins funestes ». Perchés à flanc de falaise, et jonchés d’empilements de troncs d’arbres, bien cachés par des herbes hautes qui recouvrent l’ensemble du terrain, c’est ici que les Papous cultivent les fruits et légumes qui constituent leur alimentation. Les Papous y gambadent pieds nus comme si de rien n’était, sautants d’un tronc à l’autre avec une adresse déconcertante, tandis que nous avons du mal à mettre un pied devant l’autre. Néanmoins, ces parcelles annoncent souvent la proximité d’un village et d’une nuit de repos bien méritée.

 

 

La jungle papoue est un univers indomptable et sauvage, qui laisse des traces sur ceux qui s’y aventurent. Nous ne comptons plus les chutes, éraflures, glissades, accrochages, torsions, plaies et jurons lancés à son égard. Les moustiques et les sangsues sont légions, mais c’est d’un tout autre mal dont souffre Loïc depuis quelques jours. Ses pieds sont atteints d’une mycose, et le fait de marcher dans la boue et d’avoir les pieds trempés du matin au soir n’arrange pas les choses. Nous pouvons voir le mouvement du sang dans les différents vaisseaux à travers le peu de peau qu’il lui reste sur et sous les pieds. Malgré la désinfection douloureuse quotidienne, la situation empire, à tel point que nous envisageons de rentrer à Jayapura si l’occasion se présente.

Solitude en haute montagne

Un grand village moderne se profile à l’horizon, il est même doté d’une piste d’atterrissage, certes chaotique, mais c’est la première fois que nous voyons un avion depuis notre départ. Nous sommes le 15 octobre et nous arrivons à Bime après deux semaines de marche. Loïc décide de continuer malgré sa mycose qui ne s’est guère améliorée. Jenus et Penus, nos deux fidèles porteurs, s’arrêtent ici, ils ne connaissent pas le chemin au-delà de ces montagnes. Nous faisons nos adieux à ceux qui sont désormais devenus nos amis. Avant de nous quitter, ils nous présentent deux papis, dont nous n’arrivons pas à estimer l’âge, et qui acceptent de nous guider pour une durée indéterminée. Seul ombre au tableau, ils ne parlent pas un seul mot d’indonésien…

 

Village inconnu

 

À moins de deux heures de marche de Bime, le large sentier si agréable sur lequel nous marchions se transforme soudainement en une jungle infernale. Des ponts suspendus fixés avec des lianes et du rotin vacillent à plusieurs dizaines de mètres de haut au dessus du vide. Nous enchaînons deux traversées hasardeuses coup sur coup. L’ascension continue, et pour la première fois, nous avons froid. La pluie nous lacère le visage et le vent qui l’accompagne nous glace jusqu’aux os. À travers la silhouette des arbres qui nous entourent, nous ne discernons plus grand chose, la brume règne désormais en maître sur ce monde aux allures fantomatiques. Nous ne faisons plus de pauses, il fait bien trop froid lorsqu’on s’arrête, et les yeux rivés au sol, nous marchons en silence. Chacun dans sa tête rêve déjà de se réchauffer au bord d’un bon feu et de quelques patates douces.

 

Loïc et nos pisteurs vers la haute montagne

 

Petit à petit les sentes disparaissent, et nous arrivons dans ce que nous pouvons appeler la haute montagne papoue. Un de nos porteurs souhaite redescendre, il est pris de vertiges, et ne souhaite pas s’aventurer plus loin, de peur de ne plus pouvoir faire demi-tour. Nous nous retrouvons donc seuls, avec l’ancien que nous avons tout simplement surnommé Papi. Après une montée interminable, nous atteignons enfin la passe perchée à 4000m d’altitude, et un paysage magnifique s’offre à nous.

 

Fougères arborescentes en altitude.

 

En contrebas, les hauts plateaux de la cordillère des Jayawijaya s’étendent à perte de vue. Une végétation colorée principalement constituée de fougères, de bruyères et de tourbières a remplacé la jungle dense à laquelle nous nous étions habitués. Nous nous enfonçons jusqu’aux cuisses dans les éponges de tourbe et continuons notre route à travers la flore rase de ce plateau d’altitude. Nous zigzaguons à flanc de montagne, jouant les acrobates au-dessus du vide sur de vieilles échelles de branchages. Nous sommes trempés, gelés, et épuisés par ces journées à batailler dans cet univers dantesque, lorsque le 21 octobre, nous arrivons finalement au village de Larye.

Le dernier tailleur de pierre

Perché sur une crête montagneuse, le village est constitué d’une trentaine de huttes de formes rondes, construites à l’aide de planches de bois, et de toits en feuilles. Nous y rencontrons Papa Jumbawa, l’un des derniers (peut-être même le dernier) tailleur de pierre. Portant un étui pénien, une calebasse évidée appelée koteka, dans laquelle est passée leur sexe, et un os dans le nez, mais aussi un t-shirt et une casquette Adidas, il est l’un des hommes les plus anciens du village. Il n’est pas difficile de l’imaginer quelques dizaines d’années en arrière lorsqu’il était un jeune guerrier, et que son quotidien était rythmé par les combats avec les tribus ennemies et les terres fertiles de son village. Pendant deux jours, ce personnage haut en couleur nous explique tous les détails de la fabrication des haches de pierre.

 

Larye. Papa Jumbawa, le dernier tailleur de pierre

 

Depuis le choix de la roche que l’on ne trouve qu’au bord de la rivière Ei, jusqu’à la finition des pierres polies, c’est un travail long, fastidieux et fatiguant, surtout pour un homme de son âge. C’est les yeux emplis de fierté et de tristesse, qu’il nous explique alors que lorsqu’il mourra, cette tradition disparaîtra avec lui, car aujourd’hui les jeunes pensent plus à quitter le village qu’à apprendre les techniques méticuleuses de la taille de la pierre.

Nous quittons Larye dans l’émotion, et nous reprenons notre route en suivant les crêtes. Lorsque nous arrivons à la mission de Langda, nous découvrons un tout autre style de village où les huttes traditionnelles cohabitent avec de petits chalets suisses et d’autres cases en tôle. Nous pensions pouvoir nous ravitailler ici, mais nous apprenons que le dernier avion s’est posé il y à plusieurs mois et qu’il nous faudra encore au moins une semaine avant d’atteindre le prochain village où nous pourrons acheter des vivres. Notre régime sera donc dorénavant constitué des quelques patates et racines de taros offertes dans les villages que nous traversons.

 

Larye. Guerrier Una

 

Le manque de nourriture rend cette semaine éprouvante. Une nuit sur deux nous faisons des rêves de bons plats français, mais au réveil nous nous contentons d’une patate douce. Le soir venu, nous sommes tous obsédés par une idée, manger ! Les quelques feuilles comestibles ramassées au cours de la journée ne suffisent pas, le soir venu, nos pisteurs s’activent sous la pluie pour installer des pièges et espèrent leurrer durant la nuit le petit-déjeuner. À notre plus grand désarroi, les pièges ne semblent pas fonctionner. Cela commence à être de plus en plus dur, tant moralement que physiquement. Les journées semblent interminables, et les légendes de marche Papoues nous font de moins en moins sourire. Un jour, on nous annonce qu’il ne nous faudra que trois heures de marche pour atteindre le prochain village, environ cinq heures plus tard, nous demandons si le village est encore loin, encore six ou sept heures nous indique notre nouveau pisteur sans sourciller… Ô rage, Ô désespoir…

 

Basses terres. Tronc d’arbre

Repos forcé

En arrivant dans les basses terres, le 1er novembre, nous ne pensons plus qu’à une chose ; pouvoir acheter du riz et des biscuits, mais nous devons affronter une nouvelle déception. Nous ne trouvons que des patates et du tabac à Seradala. Nous ne pouvons pas continuer sans nourriture. La ville de Dekai, distante d’une centaine de kilomètres, est notre point de ravitaillement le plus proche. Nous nous entassons dans la benne d’un camion avec une quarantaine de Papous, exhibants fièrement leurs arcs, et ne cachant pas leur joie d’aller en ville profiter de ce que le monde moderne a à leur offrir. Cette route, si utile pour nous, est aussi celle qui mène les derniers peuples qui vivent encore en autarcie dans la jungle vers les prémices de la civilisation.

Nous en avons rêvé pendant deux semaines, et voilà que nous y sommes. Nous enchaînons les morceaux de poulet et les jus de fruits. Nous savourons chaque bouchée, chaque gorgée de ce qui nous semble être de la haute gastronomie. Nous avons même trouvé un petit hôtel où passer la nuit. Nous passons deux jours à parcourir tous les restaurants de la ville, même s’ils servent tous exactement la même chose. Mais il nous faut maintenant retourner aux choses sérieuses. Et là, ça se complique.

Des trombes d’eaux s’abattent sur Dekai, et de nouvelles rumeurs font leur apparition tandis que nous attendons un camion au marché. Les trucks seraient en effet bloqués par une rivière devenue infranchissable. Nous attendons des journées entières, et il n’y a pas le moindre truck qui se présente. Nous perdons doucement espoir, et la proximité de toute cette nourriture facile nous éloigne de notre but, nous hésitons à nous arrêter ici. On a réussi à traverser les montagnes, c’est déjà bien. « Bon, si aujourd’hui on ne trouve rien, on prend un billet d’avion et on rentre » ! Dans un dernier espoir, nous attendons à nouveau la providence d’un camion. Mais chacun, au fond, espère presque qu’il n’arrive pas. Nous attendons une demi-journée lorsqu’un grondement se fait entendre, nous sautons dans le camion sans un regard en arrière.

De la boue, des sangsues, des moustiques et des guerriers

Un mois et demi s’est déjà écoulé depuis notre départ, nous sommes le 7 novembre, et la saison des pluies fait rage alors que nous nous enfonçons dans la jungle des basses terres. Sous une chaleur étouffante, nous peinons à nous frayer un chemin dans l’enfer de boue de ces marécages qui semblent interminables. Les rivières sont toutes en crue, nous les traversons, tantôt à la nage, tantôt à l’aide de nos bateaux. Les plaies causées par l’armée de moustiques et de sangsues qui vivent ici s’infectent très rapidement. Des blessures suintantes recouvrent les jambes de David. De plus, nous avons beaucoup de mal à trouver de nouveaux pisteurs. Personne ne souhaite s’aventurer trop profondément dans cette jungle où les légendes de tribus cannibales effrayent les membres des autres clans.

Les Korowais sont un peuple de chasseurs-cueilleurs nomades qui ont pour habitude de changer leur habitation d’emplacement environ tous les trois ans. David a visité un de ces clans l’année passée, et à l’aide de quelques photos, nous arrivons à trouver quelqu’un qui connaît ce clan et qui accepte de nous y emmener. Ils se souviennent de David, et nous sommes autorisés à passer la nuit avec eux. Ils nous expliquent alors que la vie dans cette jungle est si difficile que de nombreuses personnes ont préféré quitter la forêt, mais que plus loin, nous arriverions sûrement à trouver d’autres clans qui ont choisi de rester vivre chez eux. Nous continuons notre exploration, mais nous avons du mal à cacher notre déception en découvrant que la plupart de ces maisons perchés hauts dans les arbres sont désormais abandonnés. Ceux qui vivaient ici, sont soit morts, soit partis vivre dans les villages-missions alentours. Selon les dires d’un jeune guerrier rencontré en chemin, il y aurait un peu plus à l’est des familles vivants encore dans la jungle. Ce n’est pas sur notre chemin, et nous devons redoubler d’efforts pour motiver nos pisteurs réticents. Nous décidons donc de modifier notre itinéraire et de nous enfoncer dans ce qu’ils appellent « hutan dalam », la forêt profonde.

 

Clan Korowai.

 

Les rencontres que nous y faisons sont des plus étranges. Nous entendons un bruit dans la forêt, et notre jeune pisteur aux allures de rappeur américain nous dit de ne pas bouger. Il revient l’air apeuré nous expliquant qu’il s’est fait menacé et que nous devons partir au plus vite. Un subtil mélange de peur et d’adrénaline s’empare de nous et nous pousse à continuer. Nous arrivons ensuite à une autre maison, il n’y a personne, mais celle-ci semble habitée, nous décidons alors d’attendre en-bas. Environ une heure plus tard, deux hommes et trois femmes sortent de la forêt, vêtus uniquement de jupes en rotin pour les femmes et d’une feuille enroulée autour du sexe pour les hommes. Arcs à la main, ils nous observent d’un air inquiet. Pas même le temps pour nous d’aller à leur rencontre qu’ils retournent se cacher dans la jungle. Ils reviennent une demi-heure plus tard, vêtus cette fois de haillons européens. Ils acceptent de nous laisser monter chez eux, mais nous interdisent de filmer ou de prendre des photos. Le passé guerrier et l’agressivité des Korowais est bien palpable, et la situation dégénère le lendemain matin. Toujours munis de leurs arcs, ils nous somment de leur remettre une somme d’argent conséquente. Nous refusons et restons assis à fumer des cigarettes anxieusement. Notre pisteur nous conseille vivement de leur donner les quelques 500 000 roupies qu’ils réclament, de peur qu’ils ne s’impatientent et nous tirent dessus. Nous payons et partons.

 

Clan Korowai

Bye bye jungle

 

Avec les infections multiples, la diminution de notre stock de nourriture et des villages beaucoup moins accueillants que dans les montagnes, notre moral est à zéro lorsque nous atteignons Tanah Baru. Nous sommes le 16 novembre, ce jour marque la fin de notre aventure pédestre et le début de notre descente vers Merauke. Nous embarquons à bord d’une pirogue à moteur jusqu’à Swator où nous retrouvons les épiceries indonésiennes et une atmosphère plus sereine. Sur le port sommaire, nous rencontrons des marins indonésiens qui vont justement à Merauke. Nous montons à bord sans plus attendre. Ce bateau est un énorme marché flottant, on y vend et on y achète tout et n’importe quoi, du hochet pour bébé au régime de bananes. Nous nous prélassons sur le pont, bercés par la brise.

 

Nous posons avec les hommes d’un clan Korowai

 

Les villages Asmat que nous croisons sont loin de ceux que Pierre-Dominique Gaisseau avait décrit dans les années 60. Plus de guerriers, plus de huttes traditionnelles, juste des allées entières de magasins indonésiens vendant tous exactement la même chose. Nous profitons du confort sommaire du bateau pour soigner nos plaies, manger et se reposer. Le 24 novembre, l’aventure s’achève, et nous quittons la Papouasie. Nous sommes partagés entre le bonheur d’avoir réussi à accomplir la première traversée nord-sud de cette partie de l’île malgré tous les obstacles qui ont jalonnés notre route, et la tristesse d’avoir réalisé que de nombreuses facettes d’une culture millénaire sont sur le point de disparaître avec les derniers résistants d’une époque révolue.

 

Loïc et David après leur retour…

 

 

 

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